Chêne et chien : l'autobiographie en question
Lorsque Chêne et chien paraît en juillet 1937, Queneau s'était surtout fait connaître en tant que romancier, et non comme poète. En effet, Le Chiendent , son premier roman, avait paru en 1933, suivi d'abord de Gueule de pierre en 1934, puis de deux romans d'inspiration autobiographique : Les Derniers jours en 1936 et Odile , en avril 1937. Pourtant, comme le rappelle Claude Debon dans son introduction au premier tome des oeuvres complètes de La Pléiade, son activité poétique est loin de former une démarche secondaire. En fait, Queneau s'est toujours su poète. La plupart des poèmes non publiés retrouvés après sa mort en 1976 ont été composé au cours de son adolescence, alors qu'il n'avait que seize ans. Aussi, son intérêt pour la littérature, et notamment pour la poésie, l'inciteront a participer au groupe des surréalistes, et ce dès 1924. Mais très vite, il se fâchera avec Breton et quittera le groupe cinq ans plus tard. Dès lors, l'écriture quenienne, qu'elle soit romanesque ou poétique, se voudra quasiment anti-surréaliste.
La parution du Chiendent au début des années trente marque deux événements décisifs dans la création littéraire de l'auteur : le premier concerne la dualité de la langue française : au cours d'un voyage en Grèce, Queneau prend conscience qu'en opposition à la langue française académique, il existe une langue parlée, très différente tant au niveau syntaxique que phonétique. Ainsi, à l'exception d'Odile , tous les romans de Queneau et la presque totalité de ses poèmes, dont Chêne et chien , manifesteront des traits de l'oralité. D'ailleurs, en ce qui concerne la poésie, Queneau avoue ne pas concevoir une poésie qui ne serait pas " orale " : " ... l'aspect oral de la poésie me paraît essentiel. Je ne conçois pas une poésie faite seulement pour être " vue " écrite, c'est-à-dire qui soit illisible à haute voix, autrement dit encore qui n'ait aucune vertu auditive, sans rythme de quelques nature qu'il soit " (Conversations avec Georges Ribemont-Dessaignes , in Bâtons, chiffres et lettres , p.39). Ainsi, dans ce vers tiré de Chêne et chien : " exempleu du déclin de la France " , la graphie " eu " marque la prononciation du " e " caduc devant une consonne.
Mais on ne peut réduire Le Chiendent à une sorte de " cohabitation " entre deux aspects de la langue française. En effet, cette première oeuvre constitue aussi le premier exemple d'une nouvelle poétique romanesque illustrant la conception proprement quenienne du roman. Si la période du début des années trente est marquée par l'écriture romanesque, Queneau n'a pas forcément l'impression de quitter le domaine de la poésie : " ... je n'ai jamais vu de différences essentielles entre le roman, tel que j'ai envie d'en écrire, et la poésie " (Conversations avec Georges Ribemont-Dessaignes , in Bâtons, chiffres et lettres , p.42). Ainsi conçoit-il des roman-poèmes : la structure de ce premier roman s'apparente à celle d'un sonnet : " Les personnages n'apparaissent pas et ne disparaissent pas au hasard " (Conversations avec Georges Ribemont-Dessaignes , in Bâtons, chiffres et lettres , p.41), et les situations ainsi que les personnages riment entre eux de la même manière qu'on fait rimer des mots. Un an plus tard, la troisième partie de Gueule de pierre , son second roman, sera écrite en versets aux accents bibliques, bien que dans une intention parodique.
Dans cette perspective, il n'est donc pas surprenant qu'en 1937 paraisse un roman en vers intitulé Chêne et chien , " roman en vers " , genre bien désuet, étant le sous-titre que l'auteur a lui-même attribué à son oeuvre. Pourtant, Chêne et chien semble d'avantage conçu comme une autobiographie en vers que comme un roman.
L'ouvrage se présente non comme un long poème continu, mais comme une série de poèmes répartis en trois ensembles. Dans le premier, composé de treize poèmes, il rend compte de ses treize premières années, marquées par des " angoisses " et des " anxiétés " étranges ; dans le second, composé de neuf poèmes, il raconte sa cure psychanalytique, qui, au moment où paraît Chêne et chien , n'est pas encore terminée. Enfin, le dernier ensemble, qui n'est composé que d'un seul poème, célèbre la guérison tant attendue. L'unité de l'ouvrage est donc bien affirmée ; elle est centrée autour du " Moi " du poète.
Malgré le sous-titre de " roman en vers ", il semble donc que l'auteur se soit largement inspiré de sa propre vie pour composer plutôt ce que l'on pourrait appeler un poème autobiographique.
Pourquoi " roman en vers " ?
Le problème premier que soulève Chêne et chien est donc posé à travers l'écart réalisé entre le sous-titre, doublement rhématique, qui fait appel à un univers fictif, et le contenu, largement autobiographique. Nous avons dit que la nature du " roman en vers " pouvait s'expliquer par le fait que Queneau ne voyait pas de réelles différences entre roman et poésie. Cela étant, sur le plan formel, l'ouvrage de Queneau ne va pas sans rappeler bon nombre de romans médiévaux, tels que Le roman d'Alexandre ou ceux de Chrétien de Troyes. Mais il se pourrait bien que Queneau s'inscrive dans une tradition qui remonte à l'antiquité : en effet, selon lui, tous les romans, jusqu'au vingtième siècle, s'inscrivent dans une double tradition, celle de l'Iliade et de l'Odyssée . Ainsi s'explique-t-il dans ses Entretiens avec Georges Charbonnier : " Tout d'abord, il y a une chose commune à ces deux oeuvres, c'est qu'on trouve à peu près toutes les techniques du roman. Il me semble qu'on en ai pas découvert beaucoup de nouvelles depuis " (p. 58). À propos de l'Iliade , il considère que l'intrigue réside dans " la colère d'Achille, c'est-à-dire dans quelque chose de très particulier, placé dans un contexte historique et mythologique très vaste. Un incident projette en quelques sortes une lueur sur le monde historique qui l'entoure et réciproquement, mais c'est l'incident qui fait l'histoire - l'histoire qui est racontée, le reste ne contribuant qu'au " suspense " et au développement de ladite histoire, sans h majuscule " (p.58). Quant à l'Odyssée , il estime que " c'est manifestement plus personnel ; c'est l'individu qui, au cours d'expériences diverses, acquiert une personnalité et retrouve la sienne, comme Ulysse lui-même se retrouve tel quel, plus son " expérience " à la fin de son odyssée " (p.59). Si l'on s'en tient à cette vision de l'Odyssée , il pourrait très bien ne pas y avoir de contradiction, selon Queneau, entre se mettre en scène dans une oeuvre littéraire en y racontant l'histoire de sa personnalité, c'est à dire une autobiographie constituée, et ce que l'on pourrait appeler " roman ", qu'il soit ou non écrit en vers. Aussi, dans un article intitulé " Naissance et avenir de la littérature ", publié dans Le Voyage en Grèce , Queneau ne considère l'autobiographie qu'en tant que matière, ou contenu, ne pouvant exister qu'à travers différentes " formes ", dont le roman et le poème (p.205). Queneau ne considère donc pas l'autobiographie en tant que genre constitué, mais en tant que catégorie générique et ainsi donne une certaine primauté au roman..
Mais le problème s'accentue dès lors que l'on tente de considérer l'oeuvre par rapport à la définition que donne Philippe Lejeune de l'autobiographie. Rappellons-là : " Récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité ". Le sous-titre " roman en vers " nie doublement l'autobiographie telle qu'elle est ici définie, d'une part par la dimension fictive qu'induit le genre romanesque, d'autre part par la composition versifiée de l'oeuvre. Mais nous venons de voir que pour Queneau, un auteur peut constituer lui-même la matière de son livre sans que l'on puisse y voir pour autant une autobiographie.
La question centrale que pose alors Chêne et chien , en tant que poème, se situe donc autour du " Moi " de l'écrivain, c'est à dire la possibilité d'une éventuelle concordance entre un " je " poétique et un " je " autobiographique.
La conception quenienne de la poésie
Dans L'Autobiographie en France , Lejeune insiste sur la nécessité de la prose dans l'écriture autobiographique : non que le vers interdise le récit, mais l'impression du vraisemblable, nécessaire à l'autobiographie, appartient d'avantage au domaine de la prose. Or, l'épigraphe de Boileau, placé en exergue de la première partie, prend justement à contrario le postulat de Lejeune et, par là-même, justifie la tentative de Queneau : " ...Quand je fais des vers, je songe toujours à dire ce qui ne s'est point encore dit en notre langue. C'est ce que j'ai principalement affecté dans cette nouvelle épître... J'y conte tout ce que j'ait fait depuis que je suis au monde. J'y rapporte mes défauts, mon âge, mes inclinations, mes moeurs. J'y dit de quel père et de quelle mère je suis né... ".
Ici, c'est la création poétique et versifiée qui engendre l'écriture autobiographique. Pourtant, a priori, l'univers poétique, qui souvent a recourt aux images, au lyrisme, ne semble pas s'accorder avec l'univers autobiographique. Mais pour Queneau, on ne peut réduire la poésie à une simple " non-narration en vers ", c'est-à-dire une poésie réduite à l'image, propice au lyrisme. Non qu'il condamne la poésie lyrique, mais plutôt l'idée que toute poésie ne peut être que lyrique. Dans Le Voyage en Grèce , il affirme : " On a commencé par ne plus appeler poésie que la poésie lyrique, puis un certain lyrisme, puis les éléments incoordonnés de ce lyrisme " (p.145). À travers cette conception de la poésie, c'est en fait la question des genres qui réapparaît. En cela, Queneau, à l'opposé des courants alors en vogue, opère une filiation avec le XIXe siècle, en se référant notamment à Hugo : " Je ne scandaliserai que les ignorants et les sots en rappelant qu'il existe des genres poétiques ; et que Victor Hugo, pourtant un " maître des métaphores ", [...] nous a laissé de convaincants exemples de poésie épique, et de poésie satirique, et de poésie comique, et de poésie dramatique, et de poésie didactique " (p.119). Queneau, en réhabilitant la pluralité des genres poétiques et en affirmant qu'un poème peut se détacher du lyrisme, ne verrait donc pas a priori de contradiction, même s'il n'en parle pas, entre un " je " poétique et un " je " autobiographique.
Le traitement du " je " par rapport à la définition de Ph. Lejeune
Dans Chêne et chien , l'omniprésence tout au long de l'oeuvre d'un " je " purement autobiographique est posée clairement dans un premier temps pour finalement être démentie. Si l'on reprend les thèses de l'auteur du Pacte autobiographique , la première des conditions nécessaires au genre autobiographique est l'identité de l'auteur, du narrateur et du personnage. À ce titre, les premiers vers de la première partie de Chêne et chien sont exemplaires :
Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois.
Ma mère était mercière et mon père mercier :
ils trépignaient de joie.
Inexplicablement je connus l'injustice
et fus mis un matin
chez une femme avide et bête, une nourrice,
qui me tendit son sein.
De cette outre de lait j'ai de la peine à croire
que j'en tirais festin
en pressant de ma lèvre une sorte de poire,
organe féminin.
Queneau commence son récit en évoquant d'emblée sa propre naissance. Le " je " est ici purement autobiographique, il se rapporte directement à l'auteur. L'épigraphe de Boileau, cité un peu plus haut, tend à confirmer l'identité du narrateur. De plus, le titre même de l'oeuvre, Chêne et chien , renvoie à l'étymologie du nom de l'auteur : la racine quen de Queneau renvoie aux mots normands quenne qui désigne le chêne, et quenet , qui désigne le chien. Mais Queneau tend à s'écarter de ce " je " autobiographique : il ne donne jamais son véritable nom, si ce n'est, comme on l'a vu, par étymologie, comme dans le dernier poème de la seconde partie : " Chêne et chien voilà mes deux noms, /étymologie délicate : ". L'identité entre l'auteur et le narrateur s'opère donc de manière codée. L'utilisation du passé simple, dès le premier vers, introduit une distanciation entre l'énonciateur, c'est-à-dire le narrateur Queneau au moment de l'écriture, et le personnage qu'il a été mais qu'il n'est plus. Il met ainsi en évidence les positions que Bakhtine a exposé dans Esthétique et théorie du roman sur une impossible compatibilité totale du " je-narrant " avec le " je-narré " : " Si je narre (ou relate par écrit) un événement qui vient de m'arriver, je me trouve déjà comme " narrateur " (...) Si véridique, si réaliste que soit le monde " représenté ", il ne peut jamais être identique, du point de vue spatio-temporel, au monde réel, " représentant ", celui où se trouve l'auteur qui a créé cette image " (p.396). Cette distanciation est aussi réalisée par le traitement parodique de l'autobiographie : Georges Emmanuel Clancier, dans le numéro que les Cahiers de L'Herne ont consacré à Queneau ( Unité poétique et méthodique de l'oeuvre de Queneau, p.109 ) , affirme : " Si j'écris : " Je naquis au Havre le 21 février 1903, mes parents tenaient une mercerie ; je ressentis ma première peine lorsque je fus mis, soudain, en nourrice ", je ne prends dans de telles phrases nulle distance vis-à-vis de moi, je me prends tout simplement au sérieux... " ; alors que tout change effectivement par le traitement humoristique / poétique : il utilise l'article indéfini " un " dans le premier vers alors qu'il n'est pas ici de mise, étant donné qu'il précise l'année au vers suivant ; il réactualise une forme désuète de l'ancien français en employant la conjonction de coordination " et " dans l'écriture du nombre... On retrouve cette distanciation comique dans le reste de la première partie : aux alexandrins, hexa- et octosyllabes, vers classiques abandonnés depuis la fin du dix-neuvième siècle, il mêle des sentiments bas pour dresser un portrait de lui-même " volontairement dégradé " (Claude Debon, Notes et variantes, in Oeuvres complètes , tome premier, édition de la Pléiade, p.1114) : ainsi on peut lire : " À l'école on apprend bâtons, chiffres et lettres / en se curant le nez ", ou " je surveillais ma mère allant aux cabinets ", ou alors " certes j'avais du goût pour l'ordure et la crasse ".
Le " je " dans la narration
En ce qui concerne la narration, si les poèmes qui composent Chêne et chien sont liés entre eux par la construction de la personnalité du narrateur, il n'empêche que chacun forme une unité à lui seul, ce qui explique la séparation des poèmes par page. Il compose un premier poème relatant sa venue au monde, d'autres sont consacrés à un aspect du complexe d'Oeudipe, et n'oublie pas de relater ses souvenirs d'école et de voyage qu'il fit avec ses parents... Si Queneau réhabilite la poésie narrative, le traitement de cette narration dans Chêne et chien n'en demeure pas moins brouillée, engendrant une image " éclatée ", " fragmentée " du " Moi " et se dissocie du sentiment de continuité que la narration autobiographique se doit de créer chez le lecteur. Certes, si l'ensemble de l'oeuvre forme une unité, la plupart des poèmes évoquent un aspect différent de l'évolution de la personnalité de Queneau, et se situent donc la plupart du temps dans une instance énonciatrice à la fois différente et autonome. Au récit rétrospectif plus ou moins conforme à la définition de Philippe Lejeune succède très vite une énonciation discursive qui mime l'effet de mémorisation. Ainsi reviennent quelques souvenirs d'un voyage qu'il fit avec ses parents :
Fécamp, c'est mon premier voyage ;
on va voir la Bénédictine.
J'admire la locomotive :
je suis avancé pour mon âge.
Pour visiter Honfleur, Trouville,
il faut traverser l'estuaire.
Moi, je n'ai pas le mal de mer :
y a des marins dans la famille.
Bolbec, Lillebonne, Etretat
font l'objet d'excursions diverses :
qu'on étouffe ou qu'il pleuve à verse,
on plaisante sur l'Ouest-Etat.
Paris, ça c'est une aventure.
un marchand de cartes postales
à ma mère escroque dix balles :
mon père en fait une figure.
On court voir les êtres en cire
exposés au musé' Grévin :
pour l'un d'eux on prend un gardien.
Ah là là, ce qu'on a pu rire.
Maintenant, à la tour Eiffel !
Il fait chaud et c'est un dimanche.
On attend, papa s'impatiente :
Voilà son foi qui lui fait mal.
Le jour même, nous revenons.
On prend le train à Saint-Lazare.
Bientôt je vois cligner deux phares,
un rouge, un blanc : c'est ma maison.
Ici, les souvenirs remontent directement à la conscience du narrateur qui revit littéralement son passé. L'emploi de déictiques comme " Maintenant ", l'utilisation du présent aoristique abolissent le caractère rétrospectif du récit autobiographique. Durant toute la première partie, la narration navigue entre ces deux pôles : récit rétrospectif ou discours abolissant toute distance entre le narrateur et le personnage, ceux-ci étant réunis en un seul vers dans le poème 12 : " J'ai maintenant treize ans - mais que fut mon enfance ? ".
Dans la seconde partie, Queneau raconte sa cure psychanalytique. Si les premiers vers se veulent ceux d'une narration rétrospective, comme l'indique le début de la deuxième partie (" Je me couchai sur un divan / et me mis à raconter ma vie, / ce que je croyais être ma vie. "), la somme des événements rapportés est cependant extrêmement faible, ceux-ci tenant parfois de l'ordre de l'anecdotique. Cela tient sans doute au contenu, le récit d'une cure psychanalytique, qui ne consiste pas en une rétrospection, mais une introspection, c'est-à-dire l'analyse du " Moi ".
Prenons, à titre d'exemple, le début du second poème de la deuxième partie :
Il y a tant de rêves qu'on ne sait lequel prendre,
mes rêves durent des années,
mes rêves sont multipliés
par les récits à faire et les dire à entendre.
Je t'apporte l'enfant d'une nuit bitumée,
l'aile est phosphorescente et l'ombre, illuminée
par ces reflets de vérités,
charbons cassés brillants, reflète en chaque grain
le papillon réel et qui revient demain.
Le vers 5 est inspiré d'un vers de Mallarmé, tiré de " Don du poème ", qui disait : " Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée [...] ". Cet enfant, note Claude Debon dans le premier tome des Oeuvres complètes de l'édition de la pléiade consacré à la poésie, désigne le poème " Hérodiade " de Mallarmé.
Alors que dans la première partie, l'auteur s'attachait à relater une somme d'expériences, ici, il se concentre surtout sur ses rêves, les impressions et les sentiments qui le tourmentent. Le texte ne s'inscrit dans aucune continuité ; il ne se rattache ni à un " avant ", ni à un " après ", mais ne vaut que pour lui même. L'usage de la troisième personne, dès le premier vers, semble indiquer que le poète dépasse les simples limites du " Moi ". Mais dans le cinquième vers, Queneau, en utilisant le temps du présent, continue à abolir toute distanciation entre le " je-narrant " et le " je " qui est narré, pour finalement opérer une fusion entre les deux. Il crée ainsi une nouvelle instance énonciatrice qui n'a pas véritablement d'origine assignable, mais qui, d'une manière ou d'une autre, ne peut que se référer au " Moi " de Queneau. On pourrait objecter qu'il s'agit d'une reprise d'un vers de Mallarmé, mais il n'empêche qu'en l'incluant dans un de ses poèmes, il se l'approprie, d'autant plus qu'il le modifie. Ainsi, de cette manière, en pratiquant la réécriture, l'auteur parvient à consolider un " je " poético-autobiographique à un " je " lyrique.
Le rôle de la psychanalyse
Cette narration, plus onirique que chronologique, structurée par des " souvenirs-écrans " , guidée par les rêves et les fantasmes, s'oppose à l'unité narrative propre à l'autobiographie traditionnelle. Une telle complexité révèle en fait que le récit est structuré du début à la fin par la psychanalyse, qui joue un rôle important dans le texte.
Queneau s'est très peu exprimé sur Chêne et chien . Néanmoins, il y fait allusion dans ses Conversations avec Georges Ribemont-Dessaignes : " J'ai même écrit un roman en vers, Chêne et chien , et j'ai choisit pour cela un sujet qui passe généralement pour ne pas être spécialement poétique, la psychanalyse. Dans la première partie, je raconte mon enfance, qui ne fut pas gaie, et dans la seconde un traitement psychanalytique qui ne le fut pas non plus, gaie " (p.42). Il indique donc clairement que le récit serait entièrement dicté par la psychanalyse. Les dossiers laissés après sa mort confirment le rôle important de la psychanalyse dans l'oeuvre. On peut y lire : " Dans la première partie, M.X... raconte de son enfance quelques traits caractéristiques permettant d'entrevoir le développement d'une névrose dont le détail ne sera pas ici rapporté. / Dans la seconde partie, M.X... fait le récit de la cure psychanalytique qu'il entreprit afin de se débarrasser de quelques symptômes particulièrement gênants. / Dans la troisième partie, M.X... à la veille de sa guérison assiste à la fête de sa Ville Natale et participe à la joie populaire " ( Notes et variantes, in Oeuvres complètes , tome premier, édition de la pléiade, p.1118). On peut ajouter à cela que Queneau connaissait très bien les théories de Freud, puisque déjà, à l'université, il suivait des cours de psychologie.
Dès la première partie, il évoque les angoisses et les terreurs enfantines : d'abord, la première séparation de la mère, qu'il vit très mal (" Inexplicablement je connus l'injustice "), ensuite, il évoque les fantasmes imaginaires grâce auxquels il modifie ses liens avec ses parents (il se dit " héritier, fils et roi "), puis il s'attarde sur le complexe d'Oeudipe : il est jaloux de sa mère (" Mon lit se trouve près du sien. / J'entends gémir cette infidèle. "), il évoque la rivalité avec son père (" Et puis mon père m'a battu : / J'avais craché sur sa personne. "), puis arrive la prise de conscience de son identité, sa place dans le foyer : " Papa, maman, c'est un ménage. / Moi, je suis leur petit garçon ". Le poème qui achève cette première partie, écrit presque entièrement au discours direct, fait la liste des reproches parentaux : il " chialais [...]comme un veau ", " barbouillait de chocolat " ses " beaux vêtements du dimanche " et était devenu " le plus grand cancre de sa classe ". Le personnage-enfant Queneau est donc présenté comme étant particulièrement complexé. La première partie de Chêne et chien représente donc, en partie, ce que Freud appelait le " roman familial " . Il désigne par là les fantasmes, nés sous la pression du complexe d'Oeudipe, grâce auxquels un enfant modifie, de manière imaginaire, la relation qu'il entretient avec son père et sa mère. Ainsi, il exalte ou rabaisse ses parents, comme l'indique cet extrait du troisième poème : " Mes chers mes bons parents, combien je vous aimais, / pensant à votre mort oh combien je pleurais, / peut-être désirais-je alors votre décès, / mes chers mes bons parents, combien je vous aimais ". La seconde partie constitue la version inconsciente de la première, ainsi que l'annonce l'épigraphe qui, traduite en français, signifie : " À l'enfance, ô Seigneur, je reviens afin d'améliorer mon âge viril " (Notes et variantes, in Oeuvres complètes , tome premier, édition de la pléiade, p.1132) et qui est reprise dans le poème qui suit, lorsque le sujet s'interroge : " Pourquoi ce retour à l'enfance / Pourquoi ce retour, toujours ? ". Queneau débute par l'évocation probable de sa rupture violente avec le groupe des surréalistes, où Breton est assimilé à un " étrange magicien ", un " étrange maléfacteur " , un " jeteur de sorts ", " un damneur ", " un ensemenceur d'anathèmes ". Puis le poète laisse libre court à ses fantasmes : le troisième poème, notamment, révèle les angoisses éprouvées par l'enfant laissé seul par sa mère. Les deux vers centraux de chaque strophe, comme par exemple " c'est un soupir et c'est un cri / c'est un spasme un charivari ", évoquent l'accouplement parental ; ils répondent en cela au vers de la première partie déjà cité : " J'entends gémir cette infidèle ". À l'issu de la psychanalyse, apparaît le phénomène appelé résistance (parce que le sujet résiste à l'analyse) : aussitôt que le psychanalyste demande ses honoraires, de " psychologue fin / respectueux ", il devient " un avide ", " un rapace ", " âpre au gain " " rapiat plein d'audace ", " un bandit de grand chemin ". En conséquence, le narrateur " arrive en retard " et " brouille " ses " associations ". Mais finalement, on peut considérer que le psychanalyste a aidé la personnalité à évoluer, comme le montrent les derniers vers de la deuxième partie: " Le chien redescend aux Enfers. / Le chêne se lève - enfin! ".
À partir de cette psychanalyse, Queneau s'est construit une mythologie personnelle, axée autour de l'étymologie de son nom : d'un côté, l'aspect mauvais de Queneau est représenté par le " chien " , qui " dévore et nique ", qui est aussi " féroce et impulsif " , et de l'autre, le " chêne " , qui, à l'opposé, est " noble et grand ". Queneau, dans le dernier poème de la seconde partie, se trouve donc tiraillé entre ces deux extrêmes : " Chêne et chien voilà mes deux noms, / étymologie délicate : / comment garder l'anonymat / devant les dieux et les démons ? ". Pour expliquer ce tiraillement entre ces deux opposés, il serait sans doute utile de revenir sur les sources de l'oeuvre. On a dit que Queneau, en ce qui concerne la forme de l'oeuvre, s'était inspiré des romans médiévaux, et peut-être même de l'Odyssée . Mais, en ce qui concerne la composition, il est également fort probable qu'il se soit nourri de la Divine comédie . En effet, si l'on en croit Alain Calame ( Chêne et chien et la Divine comédie, in Temps Mêlés, actes du second colloque international Raymond Queneau ), Chêne et chien présente de nombreuses analogies avec l'oeuvre de Dante. La première partie, la plus autobiographique, celle où Queneau retrace son enfance, correspondrait à l'Enfer, la seconde, celle qui décrit la cure psychanalytique de Queneau, correspondrait au Purgatoire, et enfin la troisième, celle qui annonce la guérison, correspondrait au Paradis.
Dans la première partie, c'est la symbolique du chien qui domine la personnalité de l'enfant Queneau. Le premier poème présente Queneau comme " héritier, fils et roi / d'un domaine excessif ou de très déchus anges / sanglés dans des corsets /et des démons soufreux jetaient dans les vidanges / des oiseaux empaillés ". Plus loin, il avoue avoir " du goût pour l'ordure et la crasse ", toutes deux " images " de sa " haine " et de son " désespoir ". Queneau s'inspire ici d'un ouvrage de Pierre Roux, intitulé La Science de Dieu , qu'il mentionne au quatrième poème de la seconde partie, et dans lequel il développe l'idée que la saleté et la crasse sont synonymes de " Satan, démon, diable ". L'enfant Queneau se compare donc à un diable, qui régnerait sur un enfer. Mais cet enfer n'est que la dégradation d'une sorte de paradis perdu basé sur la relation mère-enfant d'avant la naissance, celle-ci laissant libre court aux traumatismes enfantins, tel que le complexe d'Oeudipe, par exemple. La cure psychanalytique, assimilable au purgatoire, déclenchera alors une sorte de conflit entre les deux aspects de Queneau. Il utilise, dans un premier temps, la métaphore du navire : le " navire qui tangue " du septième poème de la seconde partie représenterait la personnalité de Queneau en pleine mutation, en recherche de soi. Les marins sont assimilables aux pulsions, mises en confrontation avec le capitaine, qui représente le " Moi " de Queneau (selon Anne Clancier, Raymond Queneau et la psychanalyse ). À la fin de la deuxième partie, on retrouve le conflit du chêne face au chien, à l'issu duquel Queneau verra sa personnalité évoluer en bonne voie et se constituer, comme le suggère les deux derniers vers du poème : " Le chêne se lève - enfin! Il se met à marcher vers le sommet de la montagne ". Mais il est à noter que Queneau n'a pas encore totalement terminé sa cure au moment ou paraît Chêne et chien ; aussi la dernière partie, semblable au Paradis parce qu'elle célèbre la guérison, ne peut être que fictive, ce qui explique que le " je " du narrateur n'y apparaît pas une seule fois, sauf à deux reprises par l'intermédiaire de l'impératif : " Chantez dansez encore " .
En conclusion, on peut donc affirmer que Raymond Queneau parvient à concilier autobiographie et poésie. D'ailleurs, en se référant notamment à Chêne et chien ainsi qu'à Une Vie Ordinaire de Georges Perros, Philippe Lejeune déclarera qu' " Éliminer de tels texte au nom d'une définition serait une attitude assez dérisoire ". Néanmoins, si Chêne et chien est un poème autobiographique, l'autobiographie n'est ici que la conséquence d'un récit entièrement structuré par la psychanalyse. À ce titre, seules les deux premières parties peuvent être considérées comme autobiographiques. En réalité, c'est la question des genres que pose l'oeuvre de Queneau : en effet, au poème autobiographique, psychanalytique, s'ajoutent une dimension mythologico-symbolique, et même épique, puisque l'on assiste au conflit entre deux aspects du poète, illustrant celui-ci en quête de son " Moi ". De manière plus générale, en s'inspirant de la tradition des genres poétiques, Queneau réhabilite une forme assez ancienne du poème, que l'on pourrait appeler " poème scientifique ", genre inauguré par le De natura rerum de Lucrèce ; d'où sa publication avec Le chant du Styrène et la Petite cosmogonie portative dans la collection " poésie " de l'édition Gallimard. L'originalité de Queneau tient donc dans l'inspiration qu'il tire des classiques pour développer une esthétique qui lui est propre.