Toujours imaginer sera plus grand que vivre. (Gaston Bachelard)
La carrière de Maurice Leblanc a débuté bien avant les aventures d'Arsène Lupin. Leblanc s'essaie à l'art de la nouvelle avec le recueil Des Couples en 1890, à celui du roman en publiant notamment Une Femme en 1893 ; mais aussi au théâtre avec une pièce comme La Pitié (1904). Il tentera même après la création du personnage d'Arsène Lupin de se démarquer de lui, en écrivant des romans comme Le Scandale du gazon bleu (1935). Issu de la bourgeoisie normande, Maurice Leblanc ne s'engage pas dans le négoce comme son père mais aspire à fuir la vie de province pour Paris. Il commence à écrire jeune en rêvant de devenir un auteur de la trempe de Maupassant ou de Flaubert, tous deux enfants de son pays. L'influence de ces deux auteurs se ressent en effet dans toute l'œuvre de Maurice Leblanc, qu'il s'agisse des aventures d'Arsène Lupin ou des autres romans. C'est pourquoi, Maurice Leblanc, s'il n'est pas naturaliste à proprement parler, laisse une large place à la psychologie et à l'analyse des caractères. Mais si sa carrière littéraire est aujourd'hui plutôt méconnue, c'est parce que c'est surtout en tant qu'écrivain populaire qu'il a fait preuve d'un talent tel que le nom de son personnage a acquis une plus grande renommée que la sienne. Même s'il connaît un certain succès antérieur à Lupin, c'est le 15 juillet 1905, avec L'Arrestation d'Arsène Lupin que Maurice Leblanc va réellement rencontrer un public qui sera fidèle, peut-être plus au personnage qu'à son créateur.
Maurice Leblanc écrit pour le journal populaire Je Sais tout et Lupin naît dans la culture du roman feuilleton qui a acquis ses lettres de noblesse grâce à Alexandre Dumas, Eugène Sue, ou plus récemment, Sir Arthur Conan Doyle. Ce genre romanesque touche alors un large public y compris issu des milieux bourgeois. Pour captiver ce public, l'auteur doit créer des aventures passionnantes, mais surtout un personnage intriguant et attachant que l'on retrouve d'une aventure à l'autre. Conan Doyle créa Sherlock Holmes ; Allain et Souvestre, Fantômas ; Maurice Leblanc, Arsène Lupin. Maurice Leblanc fait preuve d'un talent d'écrivain, certes, mais surtout d'imagination et de finesse dans l'exploration de son personnage. Le lecteur est introduit, dés la première aventure de Lupin, in médias res : le personnage a d'emblée la réputation d'un grand cambrioleur, attire déjà la foudre d'un ennemi farouche, en l'occurrence Ganimard, et pourtant, il est, immédiatement arrêté. L'ambiguïté d'Arsène Lupin prend aussi naissance dés sa première aventure puisque toute la narration est effectuée de son point de vue, c'est-à-dire que le coupable n'est autre que le narrateur. De quoi attiser la curiosité du public. Dés lors, le personnage d'Arsène Lupin suscite un engouement important et Maurice Leblanc devient en quelque sorte le Conan Doyle français, au grand désespoir de l'auteur français, qui pressent que, comme Holmes avec Conan Doyle, Lupin prend le dessus sur lui.
Arsène Lupin est un personnage de la belle époque, empreint du positivisme et de la frivolité ambiante du moment. Il se divertit sans cesse, n'agit que par goût du jeu ; c'est un individu léger qui aime l'art, le défi et les jolies femmes. A l'instar de Sherlock Holmes, il fait rire et sourire et entraîne son lecteur dans un univers qui se moque des lois et des convenances, et cela, toujours avec intelligence et finesse. Mais surtout, plus que ses homologues tels Holmes ou encore Fantômas, Lupin n'est pas hiératique dans le sens où il prend corps au fil des aventures, change, se remet en question, éprouve des sentiments humains et s'avère plus proche du lecteur anonyme que d'un détective infaillible. La réunion de tous ces éléments a fait de Lupin un personnage qui a plu et qui plaît encore. En effet, Poirot par exemple et son esprit déductif a fait sensation au moment de son apparition, il plaît encore aujourd'hui mais son talent est quelque peu désuet parce qu'il puise la solution de l'énigme dans une analyse psychologique qui apparaît aujourd'hui comme schématique, réductrice et rudimentaire. Lupin lui, illustre une légèreté et une désinvolture qui plaisent de tout temps parce qu'il se joue des limites que les hommes ont tracées, limites qui, si elles se transforment, existent et existeront toujours. De ce fait Lupin possède un caractère qui relève de l'universel : celui du défi.
Le personnage de Lupin a passionné et passionne encore aujourd'hui nombre de lecteurs, pourtant peu d'études complètes lui ont été consacrées. Mis à part le numéro 604-605 d'Europe et le passionnant travail de François George (La Loi et le phénomène), il nous semble qu'aucune étude n'épuise vraiment tous les aspects des aventures d'Arsène Lupin. Nombre d'articles sont parus dans la presse sur le gentleman-cambrioleur, certains travaux universitaires se sont penchés sur l'œuvre de Maurice Leblanc, mais aucune étude n'explore réellement toutes les facettes de l'œuvre ou du personnage. Hélas, nous ne dérogerons pas à cette règle, et limiterons notre travail à l'étude du personnage de Lupin, alors qu'il y aurait dans toutes les aventures du gentleman-cambrioleur bien d'autres aspects passionnants sur lesquels se pencher. De ce fait, nous ne prétendons pas combler un vide laissé par la critique jusqu'à aujourd'hui (c'est seulement en réunissant l'ensemble des études établies autour des aventures d'Arsène Lupin que l'on peut prétendre à une connaissance réelle du sujet). Cependant nous avons retenu ici l'analyse du personnage littéraire d'Arsène Lupin qui se prête à une réflexion pouvant reposer non sur des théories de critiques ou sur des études antérieures, mais plutôt sur une approche sensible de l'œuvre (1). La problématique de notre travail résidera au fond sur une simple question : pourquoi nous, lecteurs, aimons-nous Arsène Lupin ? Il résultera de cette approche un travail forcément personnel et subjectif, mais il nous semble que c'est en abordant le personnage d'Arsène Lupin de manière sensible, qu'on peut le découvrir de la manière la plus juste possible. Ce qui nous a le plus frappé, c'est la contradiction qu'incarne Arsène Lupin : contrairement à Holmes par exemple, il est insaisissable, absent, et pourtant, comme le détective anglais, il a une réalité et une personnalité peu commune. C'est autour de cette contradiction que s'établira notre réflexion : nous verrons d'abord en quoi Arsène Lupin n'est personne, ensuite de quelle manière, à travers la quête et le duel, il devient quelqu'un.