Premier chapitre :

Malet rencontre Paris


Malet n’est pas parisien, il est né à Montpellier et y passe sa jeunesse. Il est important de mettre en relief l’environnement familial au sein duquel il a évolué, ainsi que les raisons qui ont motivé son départ. Nous remarquerons, à travers ces quelques éléments de biographie, à quel point Malet peut se passionner pour des personnages, et que c’est cette fascination qui a, sinon guidé sa vie, en tout cas influencé son œuvre. Il dit lui même : " Deux hommes ont joué un rôle capital dans ma vie, tous deux se prénommaient André : Colomer et Breton . " (1)


I ) Quelques éléments de biographie.

Léon Malet naît le 7 mars 1909, à Montpellier. Son père meurt en 1911 de la tuberculose, et sa mère en 1912, de la même maladie. Orphelin à l’âge de trois ans, Léon est élevé par ses grands-parents, les Refreger. Malgré un travail pénible et difficile -il était ouvrier- le grand-père de Malet laisse dans sa vie une large place à la culture : il emmène son petit-fils au théâtre et s’efforce de lui donner le goût de la lecture. Malet entreprend des études à l’école Auguste Comte et obtient son certificat d’études qui le mène à l’école secondaire. Il ne se plaît pas à l’école Michelet et décide d’arrêter ses études pour travailler. Une série de petits travaux va suivre cette décision : il est calicot dans un magasin de tissus, puis employé de banque. Il écrit dans le même temps des textes afin de se lancer dans la carrière dont il rêve : celle de chansonnier.

L’année 1923 sera une année charnière dans la vie de Léo Malet : c’est cette année là qu’eut lieu ce qu’on appela " l’affaire Daudet ". Philippe Daudet, fils du député royaliste Léon Daudet, est retrouvé mort le 24 novembre 1923 dans la voiture du chauffeur de taxi Bajot. Ce dernier prétend que le jeune homme s’est suicidé pendant la course. La veille, Philippe Daudet s’était rendu au journal anarchiste Le Libertaire, pour y rencontrer Georges Vidal et André Colomer, afin de leur annoncer son ralliement à la cause anarchiste, et de leur remettre une lettre destinée à sa mère. Le lendemain, il se rend chez le libraire anarchiste Le Flaoutter, qui lui procure une arme. Le 1er décembre, Le Libertaire publie la lettre que Philippe Daudet destinait à sa mère, dans laquelle il proclame son appartenance politique au mouvement anarchiste, et où il s’excuse du mal qu’il fait à sa famille. L’enquête conclut au suicide, mais Léon Daudet dépose une plainte contre Le Flaoutter, l’accusant de meurtre, et contre Bajot, le taxant de complicité. Indigné par cette plainte, Bajot fait condamner Daudet, en 1925, à cinq mois d’incarcération. Récalcitrant, Daudet se barricade dans les locaux de l’Action Française, puis se rend. Mais il s’évade de la Santé quelques semaines plus tard, et s’exile en Hollande d’où il reviendra grâce à l’amnistie. La France entière se passionne pour ce " roman-feuilleton ", et Malet le premier suit de près l’affaire dans les journaux. Elle l’impressionne tellement qu’il va à la rencontre des anarchistes de Montpellier, et vend la presse du mouvement.

En 1925, Malet aborde André Colomer venu à Montpellier pour une conférence, lui parle de ses écrits, et sympathise avec lui. Après son départ, Malet vend le journal L’Insurgé, dirigé par Colomer, et décide finalement de se rendre à Paris pour retrouver ce dernier.

Dans la capitale, Malet s’installe au Foyer végétalien de la rue Tolbiac, où il est logé et nourri à un moindre prix. Il fréquente alors les végétaliens qui ne se nourrissent que de végétaux, refusant même les œufs ou le poisson, afin de préserver un mode de vie basé sur le strict respect de la chaîne alimentaire, niant ainsi la supériorité de l’homme " animal " sur la nature. Sur les recommandations de Colomer, Malet devient chansonnier au cabaret de la Vache Enragée. Cependant, le patron oubliant parfois de payer son employé, Malet se voit obligé de chercher un autre travail et devient manœuvre dans les usines. Il subsiste avec peine, vit dans une situation précaire, à tel point qu’en 1926 il est arrêté et conduit à la prison de la petite Roquette, car il avait été retrouvé dormant sous le pont Sully. Cependant, Malet ne perd pas le fil de l’écriture durant cette période, et collabore à divers journaux anarchistes, tels que L’Insurgé, La Revue anarchiste ou L’Homme aux sandales. En 1928, il est chansonnier au cabaret A l’Ymayge Nostre-Dame, et y rencontre Paulette Doucet qui deviendra sa femme en 1940. Il fonde en 1929 avec Paulette Doucet et Lucien Lagarde le cabaret du Poète Pendu rue des Grands-Degrés. Dans les années 1925-1930 Malet occupe plusieurs emplois successifs: il travaille dans une fabrique de plâtre, il est laveur de vitres chez Félix Potin, manœuvre chez Laugier, téléphoniste à l’Agence Radio, etc. et réside avec Paulette Doucet à la Villa Duthy, dans le XIV°, dans le même immeuble que le couple Prévert. En 1936, Malet commence à vendre des journaux à la criée et conserve cette profession jusqu’en 1938, date à laquelle il commencera à travailler à l’usine en tant qu’essayeur hydraulique. Le couple quitte la Villa Duthy en 1934 pour le 224 de la rue de Vanves dans le XIV° arrondissement ; ils y resteront peu de temps, des raisons financières les obligeant à quitter Paris. En 1942, ils emménagent au n° 4 de la rue Ponceau (XIV°) où leur fils naît le 13 février 1942. Malet et Paulette resteront rue Ponceau jusqu’en 1959, date à laquelle leur maison est détruite. Le couple se voit alors reloger dans un HLM rue Henri Gatinot à Châtillon sous Bagneux, appartement où Malet finira ses jours. Malet parle de cette HLM, comme du lieu " où (il) a commencé son agonie ". (2)


II) Sa carrière littéraire.

Dans les années 30, le groupe des Surréalistes étend de plus en plus son influence sur la capitale et suscite l’intérêt de Malet qui achète un numéro de la Révolution Surréaliste. De même manière que pour l’affaire Daudet, c’est ‘le coup de foudre’. Dès lors, il n’écrit plus des chansons, mais des poèmes d’inspiration surréaliste, qu’il fait parfois publier dans la Revue anarchiste. Il écrit à Breton en 1931 pour solliciter une entrevue. Ce dernier le convie à une réunion du Groupe, le 12 mai, au café Le Cyrano. " Je me suis trouvé plongé dans une atmosphère immédiatement très fraternelle, et, peu à peu, je me suis intégré au groupe. Ce premier soir, il y avait là, autour d’André Breton, Yves Tanguy, Paul Eluard, René Char, Alberto Giacometti, également Aragon " (3) dit Malet rendant compte de ce premier rendez-vous. Il écrit son premier manifeste en 1932: L’Affaire Aragon devant l’opinion publique. Afin de résumer ce que fut " l’Affaire Aragon ", voici un extrait du premier tract de soutien des surréalistes en faveur de l’auteur: " Le 16 janvier 1932, le juge d’instruction Benon inculpe notre ami Aragon d’excitation de militaires à la désobéissance et de provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste. Le motif donné à cette inculpation est la publication de son poème " Front Rouge " dans Littérature de la Révolution mondiale, revue saisie par la police en novembre dernier. Il est à peine nécessaire de souligner que ce poème, écrit à la gloire de l’U.R.S.S. (…) se défend rigoureusement de militer en faveur de l’attentat individuel" (4). En 1934, Malet invente le procédé dit du " décollage ", que Breton fera paraître dans le Dictionnaire abrégé du Surréalisme (5), en le définissant de la manière suivante: " (il s’agit d’)arracher par places une affiche de manière à faire apparaître fragmentairement celle (ou celles) qu’elle recouvre et à spéculer sur la vertu dépaysante ou égarante de l’ensemble obtenu ". Le fait que Malet se soit intéressé aux affiches est important pour deux raisons, d’abord parce que cet intérêt marque son adhésion au groupe Surréaliste, lui-même fasciné par cet "objet", et surtout par le message que l’affiche véhicule, à savoir celle d’une société de consommation en pleine expansion. En outre, il est intéressant de noter que l’affiche est avant tout un phénomène urbain et que le procédé littéraire inventé par Malet est en relation étroite avec Paris, dont les murs et les couloirs de métro sont peuplés d’affiches. Il s’agit donc de la première marque d’intérêt pour la capitale dont Malet ait fait preuve dans le domaine de la création littéraire. En 1935, Malet fait la connaissance du groupe du Café de Flore, à savoir les frères Prévert, Louis Chavance, Mouloudji, Yves Deniaud, Michel Seldow etc. surnommés à l’époque " le groupe de la rue du Château ". Il publie en 1936 un recueil de poésies intitulé Ne pas voir plus loin que le bout de son sexe, et un autre en 1937 J’arbre comme un cadavre.

En 1940, accusé d’avoir signé et colporté un tract pacifiste, il est enfermé à la prison de Rennes. C’est en en sortant qu’il se fait arrêter par les Allemands et enfermer au stalag XB. Malet trouve en la personne du Dr Robert Desmond un admirateur du Surréalisme qui va l’aider à quitter le Stalag. Malet dit de lui : "Très obligeamment, il m’a établi un diagnostic dans lequel entrait un soupçon d’épilepsie, une syphilis ancestrale et je ne sais quelles autres maladies à des stades et degrés divers, maladies que, bien entendu, je n’avais pas et que je n’ai pas contractées depuis " (6). Il regagne donc Paris où il retrouve les Surréalistes, mais le Groupe est dispersé depuis l’exil de Breton aux Etats-Unis. Malet se rapproche alors plus de ses amis du Flore, dont Louis Chavance, travaillant alors pour l’éditeur Ventillard, qui lui propose d’écrire des romans policiers. C’est alors la rupture définitive avec les Surréalistes, l’activité romanesque étant pour eux incompatible avec la leur. Malet, sous le pseudonyme de Frank Harding, écrit Johnny Metal en 1941, sorte de pastiche du roman noir américain qui faisait fureur à cette époque. Après avoir écrit deux autres romans, refusés par les éditeurs, il entreprend 120, rue de la Gare en 1943.


III) La naissance de Nestor Burma, et avec lui, d’un univers propre au Nouveaux Mystères de Paris.

120, rue de la Gare, marque la naissance de Nestor Burma. Ce roman s’inscrit dans une tradition: celle du roman policier.
" Les trois éléments fondamentaux du roman policier (sont) le criminel, la victime et le détective. " (7). Ces trois éléments sont présents dans 120, rue de la Gare: les criminels sont le commissaire Bernier et maître Montbrison, la victime Colomer, et le détective Nestor Burma.
La structure du roman policier est elle aussi observée dans 120, rue de la Gare. Comme dans tout roman policier, l’intrigue débute par la découverte du crime. Dans 120, rue de la Gare, Colomer, ancien employé de Burma, se fait assassiner sous ses yeux. Le détective (ou policier) mène alors l’enquête, en recueillant des témoignages et en interrogeant les divers suspects, ce que fait Burma lors de ses pérégrinations à Lyon comme à Paris. L’enquêteur dévoile enfin la vérité en dénonçant les coupables. Dans 120, rue de la Gare, Burma, après avoir réuni tous les suspects, désigne Bernier et Montbrison comme responsables du meurtre de Colomer. Le roman s’achève sur l’explication finale, et sur la restauration de l’ordre premier.

Cependant, malgré ce ralliement à une tradition préétablie, Malet crée un univers qui lui est propre, dès 120, rue de la Gare, et qui se retrouvera dans tous les romans des Nouveaux Mystères de Paris.


A) Le personnage du détective privé

Malet relate ainsi la création de ce fameux personnage : " Lorsque je décidai d’écrire une série de récits comportant un personnage central, ce personnage avait déjà un nom : Burma. (…) je le voyais apparaître dans le silence nocturne. Un homme de la nuit, tant soit peu onirique. Il fallait le doter d’un prénom. Sans hésiter, mon choix se posa sur Nestor (j’ignore pourquoi). Nestor Burma. Cela claquait et faisait un tantinet baraque foraine. (…) Physiquement, je n’ai jamais su très bien décrire Nestor Burma. Est-il grand ? petit ? maigre ? rondouillard ? Dans mon esprit, il change de forme. Aussi imprécis que son domicile. Le flou des personnages de rêves " (8).

Nestor Burma est, contrairement à ses collègues (tels Sherlock Holmes ou Hercule Poirot), un héros se rapprochant plus d’un anti-héros que d’un personnage infaillible et quasiment sans défauts. Malet peint son personnage principal comme un être avant tout authentique. Authentique parce que faillible, susceptible de se tromper, mais aussi parce qu’il est sensible, fidèle à ses amis et que c’est un solitaire avec des préoccupations ordinaires, comme les problèmes d’argent. Burma est donc quelqu’un qui n’est jamais ‘achevé’, qui change, hésite, et tout cela devant nos yeux. Il se moque lui-même de ses confrères si sûrs d’eux-mêmes et tellement parfaits: " Je (…) me levai et allai voir de plus près les mégots éparpillés entre la table et la commode. (…). Vraiment d’une importance capitale, n’est ce pas ? Sherlock Holmes aurait su le dire, depuis quand ils gisaient là, ainsi que l’âge respectif des fumeurs. Je n’étais pas Sherlock Holmes, et tout ça, c’était peigner la girafe. " (Pas de bavards à la Muette, p. 152). Il souligne là l’aspect peu crédible de ce fameux détective, capable de tout élucider à partir de rien. Burma, en effet, ne mène pas ses enquêtes avec le même esprit logique : " Je mets le mystère knock-out. Je traînaille des jours et des jours, et puis, crac ! à un moment donné, on ne sait pourquoi, une étincelle jaillit, dans ma tête. Généralement à la suite d’un coup de matraque. Vous avez des détectives qui fonctionnent à l’alcool, à la bière, au tabac. Moi je marche au tabac, mais surtout au coup de matraque " (Corrida aux Champs-Élysées, p. 95).

" Vous n’avez pas l’air d’un policier, monsieur Nestor Burma " lui dit Geneviève (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 473). Un tel personnage en effet ne pouvait pas revêtir le statut de policier, trop rigide, trop conventionnel et conformiste, mais celui de détective privé lui va comme un gant. Il lui permet de mener les choses à sa guise, sans patron, et de donner à ses enquêtes une forme particulière, pas forcément toujours en accord avec la loi. Il dit: " Je me suis établi détective, un peu comme je me serais installé poète" (La Nuit de Saint-Germain des Prés, p. 769), c’est-à-dire qu’il a le loisir, plus que le policier, de mener ses enquêtes avec sa propre philosophie de la vie, sa propre poésie, comme il le dit à Yves Bénech dans Pas de bavards à la Muette: " J’ai ma petite philosophie de l’existence (…) Mes idées à moi. Elles ne plaisent pas à tout le monde. Ceux à qui elles ne plaisent pas, je les emmerde aussi, moi " (p. 129-30). Ce personnage est rendu d’autant plus touchant que tous les romans sont construits avec une narration à la première personne. Cet effet permet au lecteur de découvrir les individus, les décors, etc. à travers le regard de Burma, de douter, de réfléchir et de déambuler en même temps que lui. On lit les Nouveaux Mystères de Paris de la même manière que si un ami nous contait une histoire qui lui serait arrivée. L’emploi de la première personne, représente aussi une facilité d’écriture pour Léo Malet, dans le sens où il peut investir pleinement son personnage, comme si c’était lui même qui racontait. Beaucoup de critiques se sont d’ailleurs intéressés aux analogies rapprochant le détective de son créateur. En outre, la première personne donne une vivacité à la narration.


B) Les personnages qui gravitent autour de lui.

Malet ne se contente pas de nous donner uniquement Burma comme repère de tous ses romans, il l’entoure d’autres personnages, qui, même s’ils n’existent que par leur relation avec le détective, n’en restent pas moins des personnages savoureux.

Hélène, tout d’abord, est le seul personnage féminin qui apparaisse d’un roman à l’autre. Secrétaire du détective, on la voit surtout l’aider sur le terrain, en particulier lorsque la tâche ne peut être accomplie que par une femme. C’est le cas par exemple dans Boulevard…Ossements, où elle se rend à un défilé de lingerie, ou dans M’as-tu vu en cadavre ? où elle s’introduit dans le cercle d’admiratrices du chanteur Gil Andréa. Elle apparaît souvent comme une sorte de double féminin du détective, en particulier lorsqu’elle prend le relais dans la narration: on entrevoit alors une même vision des choses, une même manière de les retranscrire. Hélène permet aussi à son patron de démêler les fils de l’enquête: il lui raconte tous les événements survenus jusqu’alors, et c’est du résumé qu’en fait Hélène, qu’apparaît la piste à suivre. D’autre part Léo Malet agrémente les relations d’Hélène et de Burma en y laissant toujours planer doute et ambiguïté. Hélène est parisienne et réside dans le quartier de la Gare de Lyon. Du fait qu’elle soit pour le lecteur le seul repère féminin des Nouveaux Mystères de Paris, elle est la seule image de la femme parisienne de l’époque qu’il nous soit donnée d’observer. Il semblerait que d’un côté si les qualités d’Hélène sont mises en exergue, c’est pour mieux souligner l’attachement que Burma éprouve à son égard. Néanmoins, si ce sont ses défauts qui sont mis en valeur, c’est pour mieux la rapprocher de la femme parisienne de l’époque : soucieuse de son apparence, parfois mondaine, souvent craintive. Hélène adopte donc un caractère à double tranchant, elle est à la fois singulière parce que capable de conserver l’estime d’un détective, qui nous l’avons vu s’avère plutôt original, mais aussi très commune car emblématique de la gent féminine parisienne de l’époque.

Marc Covet, apparaît moins régulièrement qu’Hélène. Il est le " journaliste éponge " du Crépuscule, ami de Burma. Ils se rendent mutuellement service : Burma lui fournit l’exclusivité de ses enquêtes, et Covet renseignements et tuyaux. Cependant, il va même parfois jusqu’à l’aider directement sur le terrain, comme dans 120, rue de la Gare, où son intervention manquera de lui coûter la vie. Covet entretient avec Paris une relation étroite puisque c’est la capitale qui lui procure son travail. Comme Burma, il l’arpente dans ses recoins et se montre au courant des faits qui s’y déroulent. D’autre part, Marc Covet représente la presse parisienne dans son ensemble, puisqu’il est le seul personnage appartenant à ce milieu qui nous soit donné régulièrement à voir. Or, la presse joue un rôle important dans la vie d’une ville, puisque c’est par son intermédiaire que le lecteur garde contact avec la réalité non seulement de sa ville, mais aussi du monde entier. Burma, d’ailleurs, demande parfois à son ami de faire passer un message ou une information par l’intermédiaire de son journal, mettant en exergue l’importance de la presse comme seul moyen de communiquer avec le tout Paris. Curieusement, il est à noter que la rencontre de Burma et de Covet est relatée dans Nestor Burma en direct (9), qui date de 1962, date antérieure à la rédaction des Nouveaux Mystères de Paris.

Florimond Faroux est commissaire à la " Tour Pointue ", c’est à dire à la Conciergerie. Après que Burma l’ait tiré d’une affaire indélicate (il en est question dans 120, rue de la Gare), c’est lui qui fera de même pour le détective dans la série des Nouveaux Mystères de Paris. Faroux incarne une sorte de figure contraire de Burma par son statut de policier officiel, à cheval sur la loi et l’ordre, un peu ce que le détective aurait pu être. Même s’il ne se prive pas de rappeler à Burma l’existence et les exigences de la loi, il se montre fréquemment clément envers lui et le tire de situations souvent inextricables. Mais ce qui est le plus important, c’est de noter que Faroux est responsable du bon ordre de la capitale dans son ensemble, comme le commissaire Maigret, et que la connaître et la parcourir se veut une condition essentielle dans la réussite de son travail. De la même manière que pour Covet ou Burma, c’est Paris qui procure son emploi à Faroux.

Tous ces personnages sont campés dès 120, rue de la Gare, et Malet nous les présente comme si nous les connaissions déjà ; il introduit le lecteur dans le roman " in medias res ". Après cette première apparition, Burma reviendra dans des romans tels que Nestor Burma contre CQFD ou l’Homme au sang bleu, puis deviendra le personnage central de la série Les Nouveaux Mystères de Paris, et confèrera ainsi son unité à l’œuvre.

Malet entreprend la rédaction des Nouveaux Mystères de Paris en 1954, l’achèvera en 1959 ( avec L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau), et expose ainsi l’objectif littéraire qu’il poursuit : " Au début des années 50 (…), je m’étais dit, devant le paysage parisien qui s’offrait à ma vue – le métro aérien sur le pont de Passy, la Seine, la Tour Eiffel- que c’était quand même extraordinaire que, depuis Louis Feuillade, et son film Les Vampires, personne n’ait vraiment utilisé ce décor si prestigieux. (…) L’idée me vint d’une série de romans policiers se passant chacun dans un arrondissement, sans en franchir les limites administratives. (…) Maurice Renault trouva l’idée bonne et, spontanément, baptisa la série : Les Nouveaux Mystères de Paris " (10). Le premier de la série, Le Soleil naît derrière le Louvre , paraît en 1954 et reprend le réseau de personnages inauguré dans 120, rue de la Gare, tout en exploitant une image importante : celle de la ville. Il s’agit particulièrement de Lyon dans 120, rue de la Gare, qui se présente alors comme une ville sombre, perdue dans le brouillard où chaque coin de rue peut s’avérer dangereux ; ce côté noir de la ville comme cadre de l’enquête, va perdurer dans Les Nouveaux Mystères de Paris, mais il sera cette fois attaché à la capitale.


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