Deuxième chapitre :

"La ville lumière", cadre du roman noir.


L’œuvre Les Nouveaux Mystères de Paris s’inspire de deux genres littéraires précis. Tout d’abord par son titre qui reprend Les Mystères de Paris qu’Eugène Sue avait écrits en 1841 (1), mais aussi par le sujet abordé et la manière de le faire, Malet s’inscrit directement dans la tradition du roman feuilleton du XIXe siècle. Sue, dans Les Mystères de Paris, entreprend une peinture des bas fonds de la capitale, et nous en donne une vision sordide, qui s’imprègne rapidement d’un pessimisme ambiant et d’une critique acerbe de la bourgeoisie. Malet reprend cette image de la ville, dans le sens où il emmène souvent son lecteur dans des quartiers de Paris méconnus ou peu fréquentés, et souvent sordides. Comme celle d’Eugène Sue, l’idée que se fait Malet de la capitale se rapproche d’une peinture réaliste de la ville et de ses composantes, mais il ne peut, un siècle après, appréhender la capitale de la même manière que son prédécesseur. Malet, plutôt que de teindre sa vision de pessimisme, va lui imputer une sorte de voile noir présent dans tout regard porté sur chacun des recoins de la capitale, s’inscrivant par là dans la tradition littéraire de son époque, celle du roman noir. En effet, il faut distinguer pessimisme et roman noir, dans le sens où le pessimisme est une pensée, une vision des choses que l’auteur exprime par des mots et des phrases clairement formulés, tandis que l’aspect noir du roman réside essentiellement dans les détails qui peuplent tout le roman et qui lui confèrent un aspect noir ambiant. Le roman noir fait partie intrinsèque de la littérature policière, il dégage un sentiment de malaise, une ambiance inquiétante et opaque, et emmitoufle le récit d’un voile brumeux qu’on ne peut ni situer précisément, ni traverser. On ne peut pas définir le roman noir par un nombre d’ingrédients qui se retrouveraient dans chacune des œuvres, mais plutôt comme un style d’écriture. Il ne revêt pas les mêmes aspects dans les œuvres d’Albert Simonin, d’Auguste Lebreton, ou de Léo Malet, parce qu’il constitue une vision personnelle qui peut transparaître dans divers domaines: la ville, la société, le pouvoir, l’amour, etc. Cependant, une constante se dégage du roman noir: l’intrigue se déroule presque toujours dans le milieu urbain. La ville et sa structure labyrinthique, ses beaux quartiers comme ses quartiers sordides, sa population diverse et métissée, se prête particulièrement à revêtir des aspects noirs et moroses.


I ) Le cadre parisien : un élément du roman noir.

A) Le choix des lieux

Parce qu’il a choisi Paris comme lieu de pérégrination pour son détective, on pourrait penser que Malet va nous convier à une promenade touristique aux alentours des beaux quartiers et monuments qui peuplent la capitale. Or, c’est au contraire loin de la foule se pressant aux pieds des divers édifices que Malet nous emmène. Même lorsque l’enquête se déroule dans les quartiers comme ceux du Louvre (Le Soleil naît derrière le Louvre) ou des Champs-Élysées (Corrida aux Champs-Élysées), Burma ne fait qu’évoquer rapidement les monuments attachés à l’arrondissement, mais n’y met pas les pieds. Loin des quartiers rutilants, grouillants de monde, Malet nous conduit dans des lieux parisiens bien moins fréquentés et bien moins brillants.

Il s’agit souvent de quartiers sales et désaffectés, comme la rue Saïda des Eaux troubles de Javel, dans le XVe arrondissement: " La femme qui m’appelait demeurait rue de Saïda, exactement dans un groupe d’immeubles à loyers pour bourses modestes (…). Reliant entre eux les deux corps de bâtiments qu’ils desservaient, ces escaliers formaient une verticale cage hostile, haute de cinq étages et exposée à tous les vents, de quelque direction qu’ils soufflent (…). Pour en revenir au tableau, du linge déposé par des mains méritoirement optimistes sur les rampes inclinées de chaque quartier d’escalier, essayait de sécher, dégouttant et dégoûté, sous la maussade bruine " (p. 339). Il semble que le XVe arrondissement, parcouru dans Les Eaux troubles de Javel, soit l’arrondissement le plus sordide des Nouveaux Mystères de Paris ; du début à la fin de l’enquête, chaque rue semble grise et morne: " Comme cadre, j’étais servi, mais que pouvais-je espérer, sinon un sentiment de dépression, d’immeubles érigés si près de ce quadrilatère cafardeux qui abrite les Abattoirs de Vaugirard, la Fourrière et le bureau des Objets perdus, établissements d’utilité publique, je ne dis pas le contraire, mais qui, sous le rapport de la rigolade, rivalisent difficilement avec les Folies Bergère ", dit Burma ( Idem p.341). Le XVe arrondissement dans le prolongement de la rue de Vaugirard, dans le quartier de la rue Blomet réputée à l’époque pour ses ateliers d’artistes, constitue pourtant un quartier agréable, mais Burma ne fait que survoler ces rues pour se diriger vers la terne rue de Saïda, comme s’il désirait s’imprégner de l’ambiance morose du quartier.

Les quartiers industriels se prêtent aussi à revêtir un triste manteau. C’est le cas de l’enquête Brouillard au pont de Tolbiac, qui se déroule dans le XIIIe arrondissement. Burma se promenant sur les quais remarque: " Deux cargos étaient amarrés au port d’Austerlitz. Un nimbe cotonneux estompait leurs contours. Une grue invisible, vraisemblablement juchée au sommet de l’édifice, sur les rails qui courent le long de la terrasse, ronronnait " (p. 330). Comme surgies de nulle part, des machines abandonnées, sinistres, sur les quais parisiens, procurent à l’endroit une ambiance malsaine, presque fantomatique. Malet prend bien le parti de nous éloigner des aspects capitaux de la capitale, pour nous entraîner dans un Paris plus pittoresque. Il inscrit son détective dans un paysage insolite, dans le sens où il n’est pas celui de la capitale que le lecteur connaît. Dans Casse-pipe à la Nation, Burma a l’impression de mener l’enquête " dans un arrondissement qui semble très loin de Paris " (p. 555), et c’est bien la caractéristique des lieux fréquentés par le détective : tout en s’inscrivant dans le périmètre de la capitale, ils semblent en être à cent lieues.

Les lieux secrets, tortueux ou éloignés de la capitale constituent aussi un ingrédient essentiel du roman noir. Après une longue filature dans le dédale des ruelles du XVIe arrondissement, Burma se fait agresser par Yves Bénech dans le Passage des Eaux, petite ruelle tortueuse, sinistre et abandonnée (Pas de bavards à la Muette, p. 136). De même, lors de son enquête dans le IIIe arrondissement, le détective découvre la présence d’un cimetière clandestin rue Bourg-Tibourg (Du rébecca rue des Rosiers). Bref, Burma s’égare sur les chemins tracés par son créateur, chemins qui s’éloignent des sentiers battus. Le lecteur est alors lui aussi décontenancé et perdu, ces lieux lui sont inconnus, et, en les appréhendant à travers le regard du détective, il les découvre ‘cafardeux’, miséreux, industriels, en un mot " noirs ". L’ambiance aurait été printanière si nous avions, avec Burma, déambulé sur les Champs-Élysées, en plein soleil, entourés d’une foultitude de personnes, mais où aurait résidé l’angoisse, le suspens, l’aspect noir du roman ? Et surtout, où l’exotisme aurait-il pris place ? Car en choisissant ces lieux reculés de la capitale, c’est une image exotique que Malet rend de Paris : on découvre la géographie d’une ville que l’on pensait (souvent) bien connaître. Le roman policier doit constituer une énigme de la découverte du crime à la résolution de l’enquête, mais il doit être une énigme dans chacun de ses recoins. Or, si le lecteur est installé dans un cadre qu’il maîtrise complètement, qu’il connaît bien, il sera à l’aise et donc à l’abri de toute angoisse, de toute sensation d’étouffement. Malet, dans les Nouveaux Mystères de Paris, prouve que le suspense peut naître du paysage quotidien, en plaçant son "héros" dans des lieux souvent rebutants.

Il ne s’arrête pas là. En situant l’enquête dans des quartiers ou dans des rues tristes et perdus, Malet l’habille de noir, mais même lorsque Burma se trouve dans des endroits connus et agréables, l’auteur ne manque pas d’évoquer leur passé criminel, renforçant de cette manière la tension qui existait déjà.

Alors qu’il marche rue Blottière dans Les Rats de Montsouris, Burma effectue un bref rappel historique: " La dernière fois que j’avais entendu parler de la rue Blottière, c’était en 1938. On y avait découvert trois morceaux de viande impropre à la consommation, que le jovial docteur Paul, dans son coquet Institut médico-légal au bord de la Seine, avait identifiés comme étant le tronc, le bras droit et la cuisse gauche d’une vieille femme n’ayant plus toute sa tête à elle. A l’époque, c’était tout à fait le genre d’endroit fait sur mesure pour la pratique de cet art si délicat du dépeçage humain " (p. 861). Les références aux crimes antérieurs de l’arrondissement sont abondantes ; arpentant le Ier arrondissement, Burma dit : " Je finirais par me suicider si je créchais là. C’est d’un cafardeux. Et même les souvenirs qu’on peut évoquer là-dedans, ils ne sont pas bien gais. D’abord parce que ce sont des souvenirs et ensuite de drôles de souvenirs. Les joueurs. Les prostituées. M.Lacenaire, sortant du tripot où le neveu de Benjamin Constant l’a convaincu de tricherie, et serrant dans la poche de sa redingote le crucifix dont il abattra le jeune homme et le tiers point avec lequel il lardera le corps corrompu de la tante Madeleine, dans le taudis du Cheval Rouge. Réflexion faite, je rengracie. Ce qu’il y a encore de mieux, dans ce Palais Royal, ce sont les souvenirs sanglants, voluptueux et sordides qui s’y rattachent " (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 506). Burma fait là allusion à Lacenaire, jeune homme à la vie dissolue, qui, après avoir tué en duel un des neveux de Benjamin Constant en 1829, prend la tête d’un groupe de truands. Il ne s’agit pas cependant de n’importe quel malfaiteur, puisque Lacenaire possède aussi des dons d’écrivains qui lui permettront de composer une balade qui le rendra célèbre, la Pétition d’un voleur à un roi, son voisin. Burma nous sert donc de guide dans ce Paris mystérieux, qui se dévoile derrière la carte toute tracée et connue de la capitale.

Ainsi, Léo Malet plante-t-il son univers dans le Paris méconnu et secret. Nestor Burma va à la rencontre de tous ces quartiers négligés par les foules, son regard souligne l’atmosphère noire et malsaine qui y règne, due à la pauvreté, aux machines, aux usines, ou bien à un passé criminel encore trop présent dans l’arrondissement. Le choix de ces quartiers, plutôt que de ceux brillants et fréquentés de Paris, constitue un des premiers ingrédients du roman noir ; il assigne un rôle à la capitale, celui de perdre et de rendre mal à l’aise le lecteur.


B) Le souci du détail perd le lecteur.

Un argument va cependant s’opposer à cette théorie de la ville qui serait elle-même à l’image d’une enquête policière : Léo Malet prend le soin de ne pas semer son lecteur en cours de route en dessinant très précisément le parcours géographique de son détective. Par exemple, reprenons, en supprimant quelques passages, le chemin que font Burma et Hélène à la recherche de Nicolss dans M’as-tu vu en cadavre ? pour se rendre à un café: " Au coin de l’avenue Verdun, exactement. Chez Paul. (…) Nous remontâmes le Faubourg (…), revenant sur nos pas nous tournâmes dans la rue des Récollets (…), nous débouchâmes sur le quai de Valmy à cet endroit où la chaussée est en contrebas du canal " (p. 955-56). Leur excursion est précisément située, le lecteur n’est pas perdu, non seulement parce que chaque rue est nommée, mais aussi parce que les allées et venues des personnages sont détaillées : ils reviennent, tournent, débouchent, etc. De même dans Pas de bavards à la Muette: " Je pris l’avenue Ingres (…). Je coupai le boulevard Suchet, puis l’avenue Maréchal Maunoury. Je m’engageai dans le Bois par la route des Lacs. (…). Je pris le Chemin de Ceinture du Lac Inférieur " (p. 178). Burma nous renseigne exactement sur le parcours qu’il effectue, mais surtout sur l’itinéraire qu’il emprunte pour s’y rendre. Il semblerait que Malet, dans ce souci du détail, cherche à nous prouver que la ville est bien réelle, telle que nous la voyons et que nous la connaissons, et qu’il ne s’amuse pas à construire des itinéraires rocambolesques et inexistants.

Pourtant, à trop forcer ce trait de précision, c’est le contraire qui se produit : le lecteur ne connaissant de Paris en général que les noms des grandes artères, se trouve soudain submergé de noms de rues et ruelles qu’il ignore, et se voit obligé de suivre un détective au pas leste dans un dédale de rues où Nestor est, lui, à l’aise. Le détective finit par semer le lecteur. C’est le cas lors de la filature d’Yves Bénech dans Pas de bavards à la Muette: " Il prit la rue de Passy (…) nous parvînmes en vue du boulevard Delessert. Yves Bénech traversa la rue Raynouard et s’engagea sur la pente de la rue d’Alboni ou de l’Alboni (…). Yves Bénech prit l’escalier de droite (…) traversa sous le viaduc" (p. 125-26). Plus tard dans la soirée, Burma reprend sa filature: " Nous passâmes devant le cinéma de la rue des Vignes dont la rampe au néon avait des ratés et débouchâmes rue Raynouard (…). Nous atteignîmes le coin de l’avenue de Lamballe (…). Le chauffeur s’accota à la rampe qui sépare à cet endroit, sur quelques mètres, la rue Raynouard de la rue Berton en contrebas. (…). Nous approchions du carrefour que j’avais déjà eu l’occasion, dans l’après-midi, de traverser derrière mon bonhomme, quand il se rendait rue de l’Alboni " ( Idem p. 126). Chaque rue est donc mentionnée, certains noms reviennent même régulièrement, comme ici les rues d’Alboni et de Raynouard.

Devant cette accumulation de noms, mais aussi devant leurs récurrences, le lecteur a le sentiment non seulement de se perdre, mais surtout de tourner en rond, comme pris au piège. Les rues Berton et Raynouard se révèlent être les deux grandes artères dont il sera question dans Pas de bavards à la Muette, sans doute parce qu’elles constituent historiquement l’attrait majeur du XVIe arrondissement, à savoir le domicile de Balzac. Elles sont donc un point de chute, de repère, mais semblent également appartenir à un engrenage sans fin, sur lequel le lecteur revient toujours quel que soit son parcours. La rue Payen des Eaux troubles de Javel tient le même rôle, Burma retombe toujours dessus: " Cette rue Payen, je ne sais pas si elle était monticule ou promontoire, en forme de pomme ou de poire, comme on chante dans Phi-Phi, mais je finirais par la connaître " (p. 428).

Les balades de Burma à Paris s’organisent toujours sous la forme d’une quête, il recherche quelqu’un, une adresse, un indice, si bien que les chemins qu’il emprunte finissent par prendre aussi la forme d’une investigation : on marche, on revient, on tourne, on repart, on se retrouve au point de départ. Le détective y est plutôt à l’aise, ce n’est pas le cas du lecteur. Chaque pas du détective génère le suspens: où sommes nous ? Y a-t-il danger, et si oui, d’où va-t-il surgir ? Nous sommes égarés dans un labyrinthe de rues, redoutant qu’à chaque coin un agresseur ne surgisse, et lorsque nous avons l’impression d’être sortis du guêpier, nous réalisons être revenus au point de départ. Cette structure labyrinthique renforce l’aspect noir du roman dans le sens où elle étouffe lecteur et détective, et semble ne leur laisser aucune porte de sortie. Ils sont prisonniers de lieux sordides.


II ) Atmosphère et climat

Les lieux fréquentés par le détective s’avèrent donc d’une grande tristesse, cependant, ils pourraient, sous un soleil radieux, revêtir une once d’optimisme et de bonne humeur. Mais afin d’asseoir l’aspect lugubre de ces endroits, Malet va les accompagner d’un climat et d’une atmosphère relevant eux aussi du roman noir.


A ) Une ville qui s’éteint.

Une des caractéristiques du roman noir et du roman policier est que l’action se déroule souvent la nuit. La raison en est simple : la noirceur du crime ne peut se fondre que dans celle de l’obscurité. La ville a deux visages, celui du jour et de la nuit. Paris n’échappe pas à cette règle, elle en est même peut-être l’exemple type.

Paris, la nuit, se métamorphose. Dans Corrida aux Champs-Elysées, Nestor Burma côtoie les gens du cinéma qui semblent bien sous tous rapports, qui arborent en société un visage on ne peut plus honnête, et qui appartiennent à un monde en apparence fort enviable. Mais ce milieu prend un autre visage la nuit, celui de la débauche, de la drogue. C’est le cas de Laumier, riche producteur, qui le soir revêt sa tenue de trafiquant de drogue et se transforme en assassin. Voici ce que Burma en pense : " Ce Laumier est méchant, vindicatif. Deux exemples des vengeances qu’il a assouvies dans le temps : la firme X lui ayant soufflé l’acteur Pierre Lunel, il profite de ce que Lunel est un ex-drogué pour lui faire reprendre goût à la morphine ou à l’opium, ce qui ne dut pas être difficile. Et voilà Pierre Lunel incapable d’un travail sérieux, le film en panne et la firme X…empoisonnée à son tour. Notre producteur s’est bien vengé. Même scénario en ce qui concerne l’acteur Mourgues, à une variante près. Celui-là, personne ne l’a soulevé à Laumier, mais il travaille avec un producteur avec lequel le nôtre est vraisemblablement en bisbille. Le défaut de la cuirasse de ce producteur sera Mourgues, ex-drogué comme Lunel. On lui procure de quoi remettre ça, certainement pour pas cher " (p. 97). Burma, assisté de Faroux, va donc arrêter le criminel, le prenant en flagrant délit durant la nuit bien entendu, lorsque Laumier change d’apparence et de métier. Les exemples de transformations comme celles-ci sont nombreux dans Les Nouveaux Mystères de Paris, mettant en lumière ce qui était dissimulé à la faveur de l’obscurité.

Paris devient, la nuit, une ville peu fréquentable, une ville de débauche, d’alcoolisme et de prostitution. Le caractère même des rues se transforme : là où on se promène tranquillement de jour, on peut craindre pour sa vie de nuit. C’est le cas de la rue des Lombards, que Burma longe dans Du rébecca rue des Rosiers: " Les mains aux poches et la pipe au bec, je m’aventure dans la sombre rue des Lombards, comme un grand. De nuit comme de jour, elle grouille d’une étrange humanité, circonspecte et furtive, à la fois morne et agitée, vague et précise. Mais la nuit, ce caractère est assurément plus sensible. Dans la journée, des voitures la sillonnent, de braves mères de famille s’y égarent, pour se rendre au Bazar de l’Hôtel de Ville ou en revenir, accompagnées de leur progéniture. La nuit, c’est le domaine incontesté du turf et de tout ce qui s’ensuit. Cependant que certaines filles repassent le ruban, d’autres restent immobiles à l’entrée des hôtels, ou dans les encoignures sombres. Il y en a pour tous les goûts, sinon pour toutes les bourses. Des assez jeunes et des plus âgées. Usagées. Comme partout où ça tapine. Enveloppées dans un imper, un manteau ou un simple pull-over. Et toutes avec des nichons et des fesses comac. Les premiers en surplomb agressif, les secondes illustrant la théorie de la mécanique aléatoire. Un couloir à demi enténébré vomit un client qui s’éloigne très vite, rasant les murs, comme honteux, la tête baissée. La nuit l’absorbe " (p. 791). C’est la nuit que Burma croise des prostituées, des alcooliques, des désespérés, mais aussi des assassins.

Minuit : l’heure du crime. On ne peut imaginer Jack l’Eventreur assassinant ses victimes en plein jour, au coin d’un magasin animé et fréquenté de Londres. La nuit, c’est le moment du crime, lorsque l’assassin se drape du voile nocturne et surgit d’une rue obscure et désolée. Cet ingrédient du roman policier, Malet le reprend dans Les Nouveaux Mystères de Paris: si ce n’est pas toujours de nuit que le crime a lieu, c’est généralement à ce moment que Nestor découvre le cadavre. Il surprend Suzanne Ailot venant d’assassiner Yves Bénech, en pleine nuit, dans un petit pavillon du XVIe arrondissement (Pas de bavards à la Muette) ; il bute dans le cadavre d’Esther Lévyberg, au petit matin, passage du Caire (Des Kilomètres de Linceuls) ; il se rend à l’Ile Saint-Louis chez son ami Baget qui a retrouvé le cadavre d’une jeune fille apparemment assassinée chez lui dans la nuit (Du rébecca rue des Rosiers) ; il trouve l’actrice Lucie Ponceau qui s’est suicidée après la diffusion (le soir) de son dernier film (Corrida aux Champs-Elysées) ; il retrouve aussi un cadavre inconnu dans le domicile de son feu ami Lenantais, cadavre qu’il aurait dû lester dans la Seine, s’il ne l’avait égaré en route (Brouillard au pont de Tolbiac). Autant donc de cadavres découverts la nuit, issus de crimes souvent perpétrés au même moment.

Si elle est propice au meurtre, l’obscurité l’est aussi pour les agressions en tous genres. C’est le plus souvent la nuit que Burma récolte des coups de matraque, dans M’as-tu vu en cadavre ? par exemple, lorsque, après avoir enfin retrouvé l’emplacement de sa voiture, il s’y fait agresser, ou dans Du rébecca rue des Rosiers lors de sa visite nocturne de l’appartement de Ditvrai. C’est lors de la même enquête qu’il se fait enlever, toujours de nuit, par des bandits, comme Yolande le sera au retour d’une agréable soirée dans L’Envahissant cadavre de la plaine Monceau. La nuit, bien entendu, dissimule et favorise la fuite. Paris apparaît comme transformé, revêtu d’un costume qu’il quittera au petit jour. La ville laisse place à des métiers, à une population qui ne vivent que la nuit, et qui confèrent à la capitale un aspect malsain, parce que côtoyant les milieux du crime, de la prostitution, du vol, des gangs organisés.

Cependant la lumière se glisse parfois. La noirceur de la nuit est de temps à autre atténuée par la présence d’une lumière, le plus souvent celle des réverbères, faible et blafarde, comme rue Dobropol, où " l’éclairage édilitaire frappe les barreaux luisants d’humidité " (L’Envahissant cadavre de la plaine Monceau, p. 925) ou encore rue d’Alésia, où " les candélabres électriques (semblent) éclairer l’allée d’un cimetière " (Les Rats de Montsouris, p. 852). Loin d’être rassurant, l’éclairage urbain souligne de sa lumière terne la solitude des lieux et leur donne une apparence encore plus désolée: " Les trottoirs mouillés luisaient tristement, comme des miroirs sombres, sous la clarté des candélabres " (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 434). La lumière peut être fugitive, mettant une fois de plus à jour l’aspect désertique de l’endroit. Dans L’Envahissant cadavre de la plaine Monceau, elle provient des fenêtres du boulevard Gouvion Saint-Cyr : " Quelques fenêtres, de-ci de-là, trouent les façades de leur lueur chaude, nimbée de brume, rendant plus palpable la solitude du décor " (p. 925). Un métro dont " les lumières (zigzaguent) sur les eaux noires du fleuve " perce furtivement l’obscurité des Eaux troubles de Javel (p. 400). La seule lueur rassurante du Paris nocturne de Malet est celle de la Tour Eiffel qui plane souvent sur Les Nouveaux Mystères de Paris : " A intervalles réguliers, le phare tournant de la Tour Eiffel balayait le ciel clair de Paris " (Corrida aux Champs-Élysées, p. 12) ; " De l’autre côté de l’eau, la Tour Eiffel montait sa garde vigilante " (Pas de bavards à la Muette, p. 155) ; " Devant moi, le phare tournant de la Tour Eiffel veillait sur Paris " (Les Eaux troubles de Javel, p. 400). Monument visible de jour comme de nuit, inaltérable, la Tour Eiffel semble être en effet le phare parisien, seul repère pour les noctambules, offrant à chaque quartier de Paris plongé dans l’obscurité, son faisceau pour guide.

Ainsi Malet exploite-t-il ce thème de la ville la nuit, cher au genre policier, moment propice au vice, au crime et à l’angoisse. Mais il va aussi accorder à chaque lieu, à chaque moment de la journée, un aspect lugubre et nocturne, même en plein jour, qui feront des quartiers que fréquente le détective des endroits noirs, dans la pure tradition du roman noir.


B) Le climat

Un extrait de Fièvre au Marais souligne le poids du climat en tant qu’ingrédient du roman noir, qui renforce l’opacité déjà occasionnée par l’obscurité: " Dans la rue, dont la nuit prématurée venait de s’emparer, les candélabres reflétaient leur lumière sur l’asphalte mouillé. Il ne pleuvait plus, mais le ciel restait noir et plein comme un œuf. (…). Un lac s’était formé devant une bouche d’égout à la capacité d’absorption réduite, et les autos qui ne faisaient rien pour l’éviter soulevaient en le pénétrant des gerbes d’eau sale qui giflaient le trottoir " (p. 635).

Les romans des Nouveaux Mystères de Paris débutent presque tous par la description du temps qu’il fait et du moment de l’année où se déroule l’enquête. Ainsi dans Casse-pipe à la Nation: " Nous sommes en mai. Au début. Depuis le matin, Paris subit le régime de la douche écossaise " ( p. 541), ou dans Micmac moche au Boul’mich: " C’était une journée maussade, qui déteignait sur tout. Ciel et moral étaient bas de plafond. Environ trois semaines nous séparaient de Noël " (p. 663), ou encore dans La Nuit de Saint-Germain des Prés : "C’était une moite nuit de juin " (p. 740). Le temps est important, car, comme nous l’avons spécifié précédemment, un rayon de soleil peut rendre à un quartier une certaine gaieté qu’il ne possède pas d’ordinaire. Mais le beau temps et le soleil sont rares dans Les Nouveaux Mystères de Paris, et même lorsqu’ils sont présents, ils sont étouffants comme dans Les Rats de Montsouris: " C’était une de ces chaudes nuits d’été trop rares. Une de ces nuits comme je les aime, étouffante et sèche, sans une once de brise, sans même la perspective d’un orage fallacieusement rafraîchissant " (p. 847), ou dans La Nuit de Saint-Germain des Prés: " je sortis du métro pour ainsi dire à la nage, tellement je transpirais " (p. 740). Le beau temps laisse en général place à un climat maussade, brumeux, qui voile toute lumière et enveloppe les lieux comme pour les isoler.

Malet a souvent recours à un climat ‘intermédiaire’, ni froid, ni chaud, ni vraiment humide, ni vraiment sec, toujours entre deux temps: le brouillard. Nous pensons évidemment au roman qui, dès son titre, annonce l’aspect opaque de l’enquête, à savoir Brouillard au pont de Tolbiac, que Germaine Beaumont a qualifié d’ "émouvant chef-d’œuvre" ajoutant "que même Simenon – le nom de Simenon vient toujours à l’esprit lorsqu’il est question de brouillard- n’avait rien écrit de mieux." (2). Tout le roman se déroule dans le brouillard, il finit par imprégner l’état d’esprit des personnages, les lieux et l’enquête elle-même. Il est d’ailleurs à l’image de l’enquête : impalpable, passée et présente à la fois, opaque et sordide, pénétrante et humide. "Un brouillard sournois, à l’image de quelques ombres que l’on surprenait à s’engager furtivement dans le boulevard de la Gare, s’effilochait aux branches dégarnies des arbres du square central et des terre-pleins en bordure" (p. 265). L’enquête est comme ralentie, étouffée, par le poids constant de cette masse de coton, de brouillard accablant : " Le brouillard, qui avait repris possession du quartier, sans être aussi dense que la nuit précédente, n’incitait pas à la promenade " (p. 297). Le XIIIe arrondissement, déjà peu engageant, prend, sous ce brouillard, des allures de no man’s land ou de cimetière, bardé d’austères édifices tels que la Pitié Salpetrière, la clinique Jeanne d’Arc, ou encore l’Armée du Salut. 120, rue de la Gare se passe aussi entièrement dans la brume et le brouillard, sans qu’à aucun moment un rayon de lumière ou de soleil n’intervienne. A Lyon, Burma se heurte à des gens que le brouillard avait dissimulés: " Après avoir demandé à trois autochtones heurtés dans le brouillard, la situation de la rue Alfred Jarry par rapport à la place Bellecourt, je m’en fus vers le domicile de l’avocat en réfléchissant " (p. 24). Même lorsque la nuit tombe, rien ne change, la clarté reste la même: " la nuit était venue, et avec elle s’était épaissie la brume. L’éclairage urbain, déjà atténué par un camouflage de demi-défense passive, s’efforçait de la percer sans succès" (p. 37). Ajoutons à ce brouillard l'atmosphère de la ville occupée, le tableau n’est pas très réjouissant, mais propice par contre au crime. Du rébecca rue des Rosiers débute " un après-midi brumeux de février " (p. 763) et va se dérouler aussi dans la brume, mais une brume différente de celle de Brouillard au pont de Tolbiac ou de 120, rue de la Gare. Le brouillard dans ces deux romans pèse littéralement sur les personnages et sur l’enquête, l’expression qu’emploie Burma souligne d’ailleurs cette impression de poids : " le brouillard qui envahissait la cour se plaqua sur nos épaules comme un linge mouillé " (Brouillard au pont de Tolbiac, p. 283). Dans Du rébecca rue des Rosiers, il est présent, soit, mais semble plus léger, voire reposant, voici ce que Burma ressent : " (Je) sors sur le Quai d’Orléans. Il est d’un calme presque insolite, dans le crépuscule qui vient hâté par la brume montant de la Seine. Quelques voitures stationnent le long des trottoirs, mais il n’y en a aucune qui circule. C’est à se demander si celles qui sont là, immobiles, en partiront jamais, et comment elles sont venues. Même la mienne, ma Dugat 12, qui est dans le tas, me fait l’effet d’être un fantôme " (p. 781). La brume est là, mais comme pour isoler l’île du reste de Paris afin de préserver sa tranquillité, sa sérénité. D’ailleurs, toute l’enquête dans le III° arrondissement paraît se dérouler à trois mille lieues de la capitale, comme si la vie se menait au ralenti, et que tout ce petit monde était préservé justement par la brume qui l’entoure. Qu’elle pèse sur l’enquête comme dans 120, rue de la Gare ou dans Brouillard au pont de Tolbiac, ou qu’elle soit presque sécurisante comme dans Du rébecca rue des Rosiers, la brume occulte dans les deux cas la lumière du jour et fait ressortir alors la face lugubre que la capitale adopte la nuit. On peut rapprocher du brouillard le temps gris et indécis de Micmac moche au Boul’mich, présent comme une épée de Damoclès au dessus de toute l’enquête: " Le ciel bas pesa lourdement sur Paris. C’était un de ces temps plombés et sales, d’un froid pénétrant, annonciateurs de neige. Un temps pas très folichon" (p. 750). Notons ici la référence on ne peut plus explicite à la phrase de Baudelaire: " Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis / et que de l’horizon embrassant tout le cercle / il nous verse un jour noir plus triste que les nuits " (3). Le brouillard ne se contente donc pas d’agrémenter l’enquête d’opacité et de noirceur, il fonctionne également comme une métaphore de l’énigme que Burma résout. Il semble suspendre l’enquête de Brouillard au Pont de Tolbiac dans un temps infini ; Burma enquête à la fois dans le passé et dans le présent, et toute l’affaire semble intemporelle, comme en suspens, otage de cette masse opaque qu’est le brouillard. Noyée dans le brouillard et dans la brume, toute l’énigme de Brouillard au Pont de Tolbiac paraît lointaine, irréelle, ralentie et sans cadre précis. Il en va de même pour 120, rue de la Gare, roman enveloppé non seulement d’un épais brouillard, mais surtout de l’atmosphère de l’occupation et de la guerre. Ces deux ingrédients ralentissent l’enquête et font perdre la notion d’un cadre géographique précis, d’autant plus que l’énigme se déroule à Lyon et à Paris, en tout cas toujours drapée d’obscurité.

Plus légère, la pluie tombe inlassablement sur Les Nouveaux Mystères de Paris, même lorsque le mois de l’année ne s’y prête pas forcément, comme dans Fièvre au Marais :" Printemps pourri ! (…) A travers les vitres brouillées, je découvrais un paysage de toits mouillés sur lequel le ciel plombé répandait une déprimante teinte vénéneuse " (p. 629), ou dans Casse-pipe à la Nation, où la pluie sévit en mai: " Paris subit le régime de la douche écossaise " (p. 542). Elle est bien entendu présente lorsque le mois de l’année s’y prête, le mois de "décembre, cette année là, était relativement doux, mais nous gratifiait d’un crachin dont on discutait chez tous les coiffeurs ", précise Burma dans Les Eaux troubles de Javel (p. 339). Javel, qui, nous l’avons vu, est parmi les quartiers les plus tristes que Malet dépeint, perd sous cette bruine tout espoir de réhabilitation. Comme le brouillard, la pluie assombrit et brouille la vision du paysage : " Une rafale, chargée de gouttelettes de pluie, me prit en traître. Elle semblait provenir du Palais de Justice dont on distinguait confusément la masse accroupie de l’autre côté du fleuve, avec ses tours dressées comme des oreilles" (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 423). Cependant, la pluie met en exergue le calme de l’enquête car elle est lancinante et donne quasiment un rythme à l’énigme, rythme qui berce et provoque une sorte d’engourdissement renforcé par l’aspect grisâtre que la pluie confère à la ville. La pluie octroie aux enquêtes un caractère certes triste et maussade mais surtout calme.

Plus impressionnant l’orage se déchaîne parfois, renforçant la tension du moment. Hélène, dans Boulevard…ossements, dit: " L’orage, qui menaçait lorsque je suis arrivée boulevard Haussmann, n’a pas éclaté, mais il plane toujours sur Paris. Il fait lourd et moite…à moins que ce ne soit moi qui ne sois pas dans mon assiette " (idem p. 486), puis, une fois couchée et se confortant dans un doux sommeil, elle rajoute: " Le vent est tombé. Petite pluie abat grand vent. Petite pluie, fine, monotone…monotone…Insensiblement, je m’englue dans une douce somnolence " ( idem p. 491). C’est bien entendu ce moment de plénitude tant attendu que l’orage choisit de bouleverser : " Une lueur violette éclaire la chambre, se reflète dans la glace de l’armoire. Cette fois, c’est bel et bien l’orage. Il se déchaîne au-dessus de la maison, avec une grandiose fureur " (idem p. 491). L’orage immerge lui aussi les lieux dans la pénombre, mais contrairement au brouillard ou à la pluie, un éclair permet de discerner, le temps d’une seconde, le paysage environnant: " C’est alors qu’à nouveau la foudre fulgure, illuminant comme en plein jour, de sa vénéneuse teinte mauve, le paysage tourmenté qui s’étend sous mes yeux, de l’autre côté des vitres. Et je vois l’homme. Il est là, debout au pied d’un arbre, indifférent à la pluie qui lui cingle le visage, l’air d’un fantôme ou d’un somnambule. Il tient un objet à la main. Une arme, un gourdin, je ne sais pas. La vision est trop fugitive pour que je me rende exactement compte. Mais je n’oublie pas ses yeux fixés sur la fenêtre derrière laquelle je tremble, réprimant avec peine le cri que je sens se former dans ma gorge. Tout retombe dans l’obscurité la plus compacte " (idem p. 491). L’orage constitue ici le point culminant du suspense, comme s’il crevait l’abcès de toute la tension qu’Hélène avait accumulée jusqu’alors. Il est bien entendu terrifiant, mais il est surtout tellement fugitif que la vision entr’aperçue le temps d’un éclair, paraît irréelle et fantomatique. Il survient de la même manière dans Les Rats de Montsouris, c’est-à-dire après s’être fait longuement attendre: " Paris était sec, mais il ne perdait rien pour attendre. De gros nuages noirs se promenaient au-dessus de lui et les rayons solaires qu’ils laissaient filtrer se teintaient d’un jaune déplaisant. La température avait grimpé de plusieurs degrés et l’atmosphère rappelait celle d’un bain de vapeur. Quelques roulements de tonnerre préludaient à l’orage menaçant. (…) L’orage avorta comme un vulgaire projet de réforme fiscale. Les quatre gouttes de la rue Nantsouty ne furent suivies d’aucune autre. (…) Mais les nuages plombés continuèrent à stationner au-dessus de Paris, avançant la tombée de la nuit. Et de temps autre, un éclair se signalait à l’attention, suivi d’un grognement " (p. 900). L’orage, plus que les autres éléments atmosphériques, renforce l’effet d’attente : le lecteur comme le détective le savent prêt à éclater, mais ignorent à quel moment. De la même manière que le brouillard, l’orage est une métaphore de l’enquête, il suggère un danger latent à l’image d’un danger concret encouru par le détective ou les autres personnages. Il s’accompagne d’un réel suspense car c’est lorsqu’il éclate, que la vérité ou le danger tant attendus, surgissent. Il va de soi que l’orage n’a jamais lieu quand les personnages sont chaudement chez eux ou lorsque aucune enquête n’est en cours, mais au contraire au moment où il constitue un risque, une menace de plus au-dessus de la tête du détective.

Enfin, le vent accompagne parfois ces caractéristiques climatiques, les rendant encore plus pénibles. Il se mêle au brouillard dans Brouillard au pont de Tolbiac : " Le vent soufflait en rafales, gémissant dans les branches squelettiques des arbres plantés dans le jardinet " (p. 325), mais aussi dans 120, rue de la Gare: " Le vent glacé, précurseur de neige, qui s’engouffrait sous la verrière monumentale, ne rendait pas l’attente folâtre " (p. 63), ou encore à la pluie dans Fièvre au Marais: " La pluie, poussée par le vent… " (p. 629).

Les divers types de climat que Malet exploite lui permettent de renforcer l’ambiance noire de la ville, en la rapprochant, même en plein jour, du visage lugubre qu’elle adopte la nuit. A présent le décor est posé, noir et empli de pessimisme : rien ne pourrait rendre une once de beauté à la rue Saïda (Les Eaux troubles de Javel), sinistre et humide de pluie et de brume. A un seul moment Burma remarque que " le soleil (veut) bien se montrer. Il n’(est) ni très franc, ni très chaud, mais (rend) le paysage supportable " (p. 407), ramenant un court moment un regard d’espoir sur ce paysage décharné.

Il existe une corrélation entre le temps et l’enquête. Nous avons remarqué que le climat ne se contente pas d’attribuer un aspect noir aux lieux qu’il enveloppe, mais qu’il est aussi à l’image de l’évolution de l’enquête que mène le détective. Pas de bavards à la Muette débute ainsi sous un temps vraiment doux et agréable, qui laisse présager une enquête aux allure vacancières et légères: " Le printemps, cette année là un peu à la bourre sur l’horaire, attaquait à tout berzingue dans l’intention de rattraper le temps perdu ; les arbres ne s’étaient jamais vêtus de vert aussi brusquement, et les oiseaux emplissaient le bois de Boulogne de leurs piaillements joyeux " (p. 111). Mais comme le précise Burma après: " Pourtant ce ne fut ensuite que sang et pourriture " (idem). Engagé par Mme Ailot, riche résidente du XVIe arrondissement, afin de retrouver le chauffeur qui lui a dérobé ses bijoux, Burma semble croire à une enquête aisée, guillerette et aussi printanière que le temps. Mais le temps, justement, se gâte, lorsque Nestor file le chauffeur, coupable présumé du vol des bijoux: " Avec la nuit qui venait, des nuages noirs envahirent le ciel, accélérant l’obscurité naissante " (p. 129), et lorsqu’il le découvre mort " tout était d’un gris sale, d’une dégueulasse couleur blême " (p. 155). Une enquête qui semble ordinaire débute sous le soleil et l’insouciance, pour pourrir sous la pluie, et le temps gris. Il en va de même pour Boulevard…ossements où l’enquête commence parmi les " effluves printaniers (qui pénètrent) dans les locaux de l’Agence Fiat Lux " (p. 441), et se poursuit sous un ciel plombé, lourd, puis sous les orages. Le climat s’adapte aussi au ‘degré de pourriture’, dans lequel baigne Burma, et on remarque qu’il est très souvent sombre et opaque.


C) Le fond sonore

Un dernier ingrédient permet à Malet de souligner l’aspect noir des lieux qu’il nous donne à voir: le fond sonore. En effet, une fois le décor triste, plongé dans la grisaille, mis en place, les bruits qui l’environnent sont importants, car le bruit de la foule ou d’une musique pourrait atténuer l’aspect glauque de l’endroit.

Dans Les Nouveaux Mystères de Paris, en fait de bruit, il n’y a le plus souvent qu’un silence angoissant, confortant la solitude du lieu. Il peuple toute l’enquête des Rats de Montsouris ; Burma se promenant dans le XIVe arrondissement, remarque qu’" aucun bruit ne (trouble) la gluante paix nocturne " (p. 847), ; s’installant dans un café, il ajoute qu’" il (règne) en ce lieu le même calme accablant et irréel qu’à l’extérieur " (p. 847), et rue Blottière " on ne se serait jamais cru si près d’artères à grande circulation comme le boulevard Brune et les rues Didot et de Vanves " (p. 880). Il est seul, dans la nuit, et la quiétude ambiante lui confirme que si le danger survenait, il lui faudrait l’affronter seul. Dans le IIIe arrondissement " dehors c’est le silence. Les silences. Silence des hommes indécis. Silence des filles qui n’ont que le droit de s’offrir, pas de racoler. A peine se permettent-elles un murmure invitatif, lorsqu’un passant parvient à leur hauteur " (Du rébecca rue des Rosiers p. 792), et, poursuivant son chemin sur l’Ile Saint-Louis, Burma raconte: " ailleurs, dans certains coins de Paris, tout vit encore intensément. Mais ici, tout est silence, calme et profond sommeil. Pourquoi le troubler ? Il me semble que si je n’étais pas seul, je ne pourrais parler qu’à voix basse. Nul bruit, sauf le chantonnement d’une gouttière, le martèlement monotone de l’averse sur la carrosserie de la voiture " (p. 835). Un silence si présent qu’il en devient oppressant, qu’on finit même par le ressentir. C’est bien entendu dans les quartiers peu fréquentés qu’il s’immisce et se glisse, dans les quartiers abandonnés parce que trop tristes et peu attirants, dans les quartiers déserts, où nous sommes seuls, avec le détective, aux aguets, à l’affût de chaque bruit, de chaque ombre.

Quelques bruits surviennent parfois, des bruits stridents et effrayants, celui d’ un train qui passe dans le XIVe arrondissement : " Se frayant péniblement un chemin à travers l’atmosphère cotonneuse, le roulement d’un train de Montparnasse, cahotant à l’aiguillage sur la voie proche, me parvint. (…) Le vacarme du train s’estompa dans la distance " (p. 847) ; plus tard, " sur la voie ferrée proche, une locomotive poussive manœuvrait. Elle cracha une fumée blanche qui s’éleva en volutes épaisses vers le firmament et voila un instant la lune. La locomotive s’éloigna en chuintant métalliquement. Pas d’autre bruit " (Les Rats de Montsouris, p. 861). Le train passe aussi dans le XV° arrondissement : " Les bruits extérieurs me parvenaient lointains et étouffés, comme s’ils se fussent produits à des kilomètres. Ce n’était pourtant pas le cas. L’avenue Emile Zola était à une portée de chique. Et c’était la rumeur des autos y circulant que j’entendais confusément, ainsi que le grondement sourd du train de la ligne Versailles-Invalides " (Les Eaux troubles de Javel, p. 386). Le bruit des voitures retentit aussi parfois, dans M’as-tu vu en cadavre ? par exemple, où " le silence (est) total. Une auto qui (passe) sur le pont tournant et (disparaît) vers la rue de Lancry, le (trouble) à peine " (p. 956), ou encore dans Brouillard au pont de Tolbiac où " avant de se lancer dans la descente du boulevard Auguste Blanqui, les autos (prennent) le sens giratoire, avec ce feulement particulier que produisent les pneus lorsqu’ils roulent sur le pavé mouillé " (p. 265). Dans 120, rue de la Gare, ce sont les alertes qui troublent le silence nocturne : " Nous roulâmes pendant cinquante mètres et les sirènes mugirent lugubrement. Une alerte " (p. 92). Ces bruits surviennent, surprennent, et disparaissent comme ils sont venus, pour nous replonger dans un silence ambiant, rendu du même coup encore plus perceptible.

Mais il peut parfois s’agir de bruits de fond, lancinants et obsédants, tel que celui de la Seine: " J’ai quitté le pont Sully, contre les piles duquel se brise, en murmurant lugubrement, le fleuve en crue " (Du rébecca rue des Rosiers, p.806) ; tel celui des machines : " D’une usine impossible à situer me parvient le bourdonnement assourdi de machines en activité " (L’Envahissant cadavre de la plaine Monceau, p. 938) ; ou simplement les rumeurs de la ville : " Je me retrouvai dans la rue de la Lune, déserte, sans un passant, sans un chat, voire même sans un rayon de lune. La rumeur des boulevards venaient mourir sur les pavés déclives " (Des Kilomètres de linceuls, p. 555). Ces bruits en arrière plan obsèdent lecteur et détective, parce qu’ils sont désagréables, parce qu’on ne peut cerner leur provenance, mais surtout parce qu’ils ajoutent de la tension à l’angoisse déjà présente.


III) La banlieue : la réunion de tous les ingrédients du roman noir.

Deux tableaux très frappants sont dressés de la banlieue dans Les Nouveaux Mystères de Paris. Frappants d’abord parce qu’ils réunissent absolument tous les ingrédients du roman noir tels que nous les avons vu parsemés dans les divers romans qui composent l’œuvre: un cadre et un climat sordides, des bruits désagréables, des lieux déserts. Frappants aussi parce qu’ils semblent directement inspirés du cliché que chacun se fait de la banlieue, à savoir un endroit rebutant et lugubre, peuplé de cheminées d’usines. Or, autant l’image de Paris est, dans Les Nouveaux Mystères de Paris, travaillée, peaufinée et nuancée, et c’est ce qui fait toute la qualité de l’œuvre que d’avoir réussi à rendre les divers aspects, souvent contradictoires, que la capitale peut revêtir, autant l’image de la banlieue nous est livrée d’un bloc, sans nuance possible, sans un éventuel espoir d’harmonie ou de charme. Voici donc une longue description de Levallois-Perret vu par Burma dans L’Envahissant cadavre de la plaine Monceau: " La Seine roule ses flots jaunâtres moirés, çà et là, à la surface, de longues traînées d’huile. Entre deux arbres dénudés, dont les branches basses trempent dans l’eau, je distingue une guinguette bâtie sur pilotis, avec un hangar à bateaux et un squelette de tonnelle, qui doit être fleurie, l’été. Deux canots, amarrés à des piquets, tirent sur leur chaîne et se balancent mollement. Sous le ciel gris, tout ce saint frusquin de l’évasion au rabais pour couples à la nostalgie romantique facilement apaisable, exhale une indicible tristesse. A moins que ce ne soit ma gueule de bois et les pensées que je rumine, qui ne me fassent voir les choses sous cet angle. Un tonneau noir, en tôle ondulée, ayant contenu du coaltar ou autre infect produit, sert de minable et ridicule balise. Solidement ancré au milieu du fleuve, il coupe le courant qui dessine à partir de lui des sillons liquides toujours renouvelés. Il retient parfois contre ses parois, l’espace de quelques secondes, des épaves dignes de lui, branchettes pourries ou brindilles agglomérées, qui se dégagent rapidement et poursuivent leur voyage. D’une usine impossible à situer me parvient le bourdonnement assourdi de machines en activité. Il ne manque qu’un chien crevé, dodu et verdâtre, pour parfaire le décor. En cherchant bien, ça doit pouvoir se trouver. (…). L’atelier en question se dresse à l’écart, isolé, séparé d’un embryon de cimetière de bagnoles et d’un garage où pétaradent des motos, non seulement par un rideau d’arbres, mais encore par un no man’s land où s’entassent diverses saloperies métalliques. C’est un bâtiment de bois goudronné, d’aspect vénéneux et maléfique. Les carreaux de ses ouvertures (…) sont sales ou cassés. Comme dans toutes les usines, tous les ateliers " (p.938-40). A côté de Levallois-Perret, la rue Saïda semble rayonnante et luxueuse. Tout est dans cette description : la pourriture, le temps gris, l’abandon, l’industrie, la banlieue à l’image d’une immense décharge, telle que la conçoit la plupart des gens. Aucune nuance ne transparaît, reprenons par exemple les termes désignant les couleurs: " jaunâtres ", " gris ", " noir ", " d’aspect vénéneux et maléfique ", " verdâtre ", " sales ". Ces expressions rendent compte d’un ensemble terne et sordide sans une once d’optimisme, et les suffixes en –âtre viennent renforcer l’aspect indescriptible du décor. Il semblerait que même un rayon de soleil ne pourrait égayer le tableau. Ce qui est encore plus saisissant dans cette citation, c’est l’énumération d’un vocabulaire péjoratif: " des épaves ", " des branchettes pourries ", " un chien crevé ", " minable ", " tristesse ", " ridicule ", " un no man’s land ", " des saloperies ", " un cimetière ", énumération qui tend à prouver qu’aucun élément de la banlieue ne peut être appréciable. Même lorsque Burma rajoute que " la guinguette (…) doit être fleurie l’été ", on se demande si la remarque n’est pas teintée d’ironie. Il semble aussi que Malet est conscient de se conformer au cliché de la banlieue, lorsqu’il ajoute qu’ " il ne manque qu’un chien crevé pour parfaire le décor " (idem, p. 939), car c’est bien souvent ce que les gens pensent rencontrer en banlieue, un chien ou un chat mort. Il en va de même lorsqu’il précise que " les carreaux sont sales ou cassés. Comme dans toutes les usines, tous les ateliers " : il part d’un fait isolé pour l’appliquer à un ensemble, ce qui pourrait être une définition correcte de la formation d’un cliché. On retrouve ces idées préconçues dans 120, rue de la Gare, où là aussi, la banlieue, en l’occurrence Châtillon, est sinistre et abandonnée: " Arrivés à la Maison Blanche (si l’on pouvait dire), la canonnade donnait toujours. Par instants, le sol frémissait. Le ciel était hérissé de raies lumineuses. Nous passâmes sous un pont et enfilâmes la tant désirée rue de la Gare, boueuse de neige piétinée. Je fis stopper devant un vaste écriteau blanc qui se pavanait au milieu d’un champ ceint d’un grillage, et braquai dessus ma torche électrique. (…). Enfin nous découvrîmes le 120. Il était distant de toute autre habitation d’au moins cinquante mètres. Un mur bas, supportant une grille, l’entourait. C’était une villa à un étage, avec un rez-de-chaussée surélevé, morne et sombre et ne laissant filtrer aucune lumière. A la lueur des phares bleuis que le chauffeur, sur l’ordre de Faroux, braqua un instant sur la façade, nous aperçûmes de rébarbatifs volets clos, sauf à la dernière fenêtre de gauche où un battant pendait, retenu par un seul gond. J’éprouvai à cette vue la même oppressante impression de mélancolie que la veille, dans le bois sarthois " (p.93-94). Le vocabulaire employé dans cette citation reflète parfaitement la pensée de Malet. De la même manière que dans l’extrait précédent, il relève l’aspect sombre de la banlieue (" morne ", " sombre ", " aucune lumière "), l’aspect sale (" boueuse de neige piétinée "), et l’aspect désertique et abandonné de l’endroit (" distant de toute autre habitation ", " (des) volets clos", " un battant pendait retenu par un seul gond "). Ici encore, Burma ne manque pas d’humour, soulignant une triste réalité par un jeu de mots révélateur : " Arrivés à la Maison blanche (si l’on pouvait dire) ". L’aspect noir de la banlieue est renforcé dans ce passage par l’apparition brève de lumières, elles aussi blafardes et intensifiant la tristesse de l’endroit, ce sont celles des "raies lumineuses " liées à l’alerte, de la " torche électrique " et des " phares bleuis ". Dans chacune de ces deux peintures, le temps renforce la noirceur de la banlieue, puisqu’il s’agit du mois de mars dans L’Envahissant cadavre de la plaine Monceau, c’est-à-dire d’un mois intermédiaire, ni franchement chaud, ni franchement froid, en tout cas gris, et de l’hiver dans 120, rue de la Gare. De plus, dans ce dernier roman, la scène a lieu de nuit, pendant une alerte, et dans de la neige fondue. Tout le vocabulaire employé par Malet, ainsi que les images comme celle de " la neige piétinée ", nous montre un monde en décomposition, voire en putréfaction. Les " arbres sont dénudés (et leur) branches trempent dans l’eau ", il y a un " squelette de tonnelle ", " un tonneau noir (…) sert de minable et ridicule balise ", il y a aussi des " épaves ". Tout semble avoir été habité, puis abandonné. Face à ces deux paysages, Burma ressent " une indicible tristesse " et " une impression de mélancolie ", comme s’il contemplait un lieu qu’il avait connu vivant et animé.

La représentation de la banlieue selon Malet est donc liée à l’idée que la plupart des gens s’en fait, à cette différence près que Malet n’y perçoit, à aucun moment, une perspective de réhabilitation. Même si Malet a fait de certains quartiers de la capitale des endroits sombres, la banlieue semble tout de même être en parfaite opposition avec Paris : lorsque Paris vit la banlieue se meurt, lorsque Paris s’agite la banlieue se désertifie, lorsque Paris s’illumine la banlieue est sombre. La banlieue apparaît donc comme un endroit inhabitable et situé au bord du gouffre de la dépression. Plus qu’un simple constat sur le statut morne de la banlieue, la verve que Malet prête à Burma semble proche de la colère, voire de la haine. On peut en effet se demander si cette image de désintégration et de pourriture que Burma voit dans tout chose composant la banlieue n’est pas en étroite corrélation avec le tarissement de l’inspiration littéraire que Malet a connu après avoir quitté Paris pour un HLM de Châtillon. Peut-être est ce pour cette raison que le tableau de la banlieue est dressé sans fioritures ni concessions.

Malet, en rédigeant Les Nouveaux Mystères de Paris, relève un défi : prouver qu’il n’y pas besoin d’exiler le roman dans une Amérique de carton-pâte, pour qu’il puisse revêtir un aspect noir. A l’instar d’autres auteurs de romans noirs, il montre que le dépaysement et l’angoisse peuvent prendre racine dans un cadre qui en apparence nous est familier, en l’occurrence, Paris. Cette originalité lui vaudra d’ailleurs d’être salué par JP Manchette comme " le seul et unique auteur français de romans noirs " (4). Pour ce faire, il éloignera l’action des lieux trop connus de la capitale, pour la retrancher dans un Paris plus pittoresque, moins fréquenté, plus triste aussi. Roger Rabiniaux souligne parfaitement les caractéristiques qui font du Paris de Malet une ville noire : "C’est un Paris tout en noir, gris, beige sale. Le Paris d’un homme seul et pauvre, qui s’efforce en même temps d’échapper à sa solitude et de s’y enfoncer. C’est un Paris " misérabiliste " où les métaux rouillent, où les ruisseaux stagnent, où les feuilles pourrissent. C’est un Paris de terrains vagues, de ruelles, de soupentes et d’égouts, un Paris qui pue. Si l’espoir y luit, ce n’est pas comme un brin de paille dans l’étable, mais comme la lampe d’un bistrot qui projette " sur toute la largeur du trottoir une zone chaude d’une odeur d’alcool et de musique mécanique " (5).

Malet installe donc Paris comme capitale du roman noir en l’enveloppant d’une grisaille ambiante qui rend la ville déserte et silencieuse, nous laissant ainsi seuls et peu rassurés, en compagnie de Nestor Burma. Quant à la banlieue, le tableau qui est brossé semble inaltérable : un vaste cimetière désolant de tristesse et de morosité, quasiment irréel.

Si Burma semble relativement à l’aise dans ces quartiers, et dans cette ambiance trop souvent morose, ce n’est pas le cas du lecteur qui le suit car il est confronté à cette atmosphère du roman noir, floue, malsaine, imprécise, où toute possibilité d’optimisme semble évacuée. Cependant, il ne faut pas oublier que tout ce que nous percevons de la ville ne prend vie que dans le regard du détective et que les lieux parisiens qu’il arpente apparaissent donc comme des lieux noirs. Mais qu’en est-il des autres facettes de la ville, et surtout, qu’est-ce-qui retient Burma dans ce Paris sordide et dénaturé dont il nous renvoie l’image ?