Vingt romans sont prévus pour constituer Les Nouveaux Mystères de Paris, chacun représentant un arrondissement de Paris. Il s'agit, encore une, fois d'inscrire les enquêtes dans un cadre géographique qui soit à échelle humaine, mais aussi de prendre le temps de brosser un portrait de chacun des arrondissements, en s'y attardant, le temps d'un roman. C'est dans la vision que Burma rend des arrondissements et surtout de leur population, qu'on peut constater qu'il ne s'agit jamais d'une vision objective, mais qu'au contraire l'avis du détective peut s'avérer tranchant et sévère.
Chaque arrondissement possède ses caractéristiques. Qu'elles s'établissent au niveau du paysage, des richesses ou de la population qui les peuple, elles forgent, en tout cas, des différences considérables entre eux, à tel point qu'il est surprenant qu'ils appartiennent tous à une seule et même identité, à savoir Paris.
A) leur diversité.Les paysage révèlent un niveau de richesses. C'est en observant l'architecture des arrondissements que Burma perçoit les signes de richesse ou de pauvreté. Ainsi, se promenant dans le XVII° arrondissement, il remarque " un de ces petits hôtels particuliers comme il en subsiste encore pas mal dans le secteur, vestiges d'une époque révolue où ils pullulaient, anciennes résidences de gloires du Salon et de la chambre à coucher, barbouilleurs mondains, actrices à la Sarah et horizontales de haute volée " (L'Envahissant cadavre de la Plaine Monceau, p. 882). Soulignons ici le jeu de mots évident qui réside dans le parallèle qu'établit Burma entre le " Salon " où se retrouvaient jadis entre eux les aristocrates, en apparence respectables et dignes, et entre " la chambre à coucher ". Parallèle qui sous-entend que la plupart des activités mondaines se déroulaient plus dans la chambre, quoi qu'en disent les personnes concernées, que dans le Salon, et qui tend à démystifier l'aspect respectable de cette société aristocratique. Il en va de même dans le XVI° arrondissement où Burma nous confie, grâce aux mots lourds de sens et de sous-entendus qu'il emploie, son manque de goût pour une certaine architecture : " C'était un hôtel particulier datant de 1900, modern style, blanc comme si on venait de le construire à l'instant, à un seul étage et rez-de-chaussée surélevé. Les vastes fenêtres à petits carreaux, aux contours tourmentés, semblaient ourlées de crème solidifiée et des iris d'une espèce inconnue, sculptés, apparaissaient de-ci de-là sur la façade, comme des furoncles artistiques " (Pas de bavards à la Muette, p. 111). Le contraste est flagrant lorsque nous comparons ces demeures à celles du XV° arrondissement : " Reliant entre eux les deux corps de bâtiments qu'ils desservaient, ces escaliers formaient une verticale cage hostile, haute de cinq étages, et exposée à tous les vents, de quelque direction qu'ils soufflent. Bref, il n'était pas indiqué de poireauter sur les paliers, surtout si on était fragile des bronches " (Les Eaux troubles de Javel, p. 339). Dans le XIV° arrondissement, le décor n'est pas plus radieux, Burma le constate lorsqu'il se rend dans la maison de Ferrand : " Haute de deux étages bas de plafond, (…), sa façade lépreuse prenant vue sur un chantier abandonné et son arrière sur la voie ferrée de la gare aux marchandises, elle défiait, entre autres lois, celle de l'équilibre. En dépit des arcs-boutants goudronnés qui la flanquaient, elle ne paraissait pas devoir résister des masses au moindre coup de vent un peu violent. (…). Nous montâmes. La rampe branlante était poisseuse de crasse. L'escalier n'était pas un escalier, mais une succession d'étagères d'exposition. Chaque marche supportait une saleté quelconque : mégots mâchouillés, allumettes noircies, bouts de coton, vieux pacsons de cibiches roulés en boule. Le mur, peint en caca d'oie, s'égayait de graffiti obscènes tracés à la craie. Une très jolie maison" (Les Rats de Montsouris, p. 862). Précarité et opulence se côtoient donc au sein de Paris, à quelques arrondissements de distance. De même, l'ensemble du panorama d'un arrondissement est révélateur de sa richesse. Or, dans notre promenade en compagnie du détective, nous rencontrons des sites quasiment ruraux, comme le XIV° arrondissement " agreste et pittoresque, et étonnamment tranquille " (Les Rats de Montsouris, p. 880), ou le premier arrondissement dont " le Palais royal (présente) son habituel aspect triste, son calme provincial de cimetière froid " (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 506). Face à l'insouciance et à la tranquillité de ces arrondissements, les quartiers industriels s'avèrent, eux, nettement moins agréables. Ainsi le décor du XV° est-il constitué de " quatre étages de bâtiments verdâtres, percés de larges baies, avec le nom CITROEN, écrit à son sommet, en immenses lettres bleues" (p. 362), et plus tard, Burma se trouve sur la place Balard laquelle est " bordée à gauche par les usines dont les toits en dents de scie (semblent) vouloir mordre le ciel plombé " (Les Eaux troubles de Javel, p. 366).
Les paysages sont symboles de richesses car ils sont autant d'indices sur le type de population qui fréquente les arrondissements. Les quartiers industriels comme le XV° ou le XIII° arrondissements connaissent à l'heure de la sortie des usines une certaine animation due à l'émergence " d'une bruyante foule prolétarienne " (Les Eaux troubles de Javel, p.368), tandis que des arrondissements tels que le XVI° et le XVII° restent calmes du matin au soir, comme si ses habitants ne travaillaient pas, ne sortaient pas. Divers métiers s'inscrivent en effet dans les arrondissements et n'échappent pas au regard pointilliste de notre guide.
Les métiers varient selon les arrondissements et sont témoins d'une population diversifiée. Burma, nous l'avons vu, sait regarder les gens, et c'est avec une justesse importante qu'il rend compte des métiers qui prédominent au cœur de chaque arrondissement. Si c'est souvent noyée de grisaille que Burma dresse la ville sous nos yeux, il n'en va pas de même dans la description qu'il fait de la population parisienne, et en particulier des métiers qu'elle exerce. Au contraire, il s'agit souvent de tableaux riches et hauts en couleur, soulignant les spécialités de chaque arrondissement. Le III° arrondissement par exemple, " c'est bien connu, est réputé pour le savoir-faire de ses ouvriers, les meilleurs depuis toujours ", faisant allusion au métier de fondeur qui consiste à fondre un métal et à le verser dans des moules (p. 635). Burma rajoute : " Visiter une fonderie (…), je suppose que ça fait partie des épreuves auxquelles on soumet les étrangers à l'arrondissement " et il nous en donne un aperçu : " Par la porte ouverte, on voyait de massives silhouettes s'agiter sur un fond embrasé et violemment lumineux, strié d'éclairs violets et rouge sombre. Un grésillement continu se faisait entendre. (…) Il (un ouvrier) portait des lunettes noires de soudeur pour préserver ses yeux de l'éclat du métal que ses collègues faisaient rouler d'un creuset, dont il dirigeait la marche, sur un coffre posé sur le sol et incliné, et aux éléments maintenus serrés par de grosses vis à ailettes. En grondant et fumant, le liquide aux reflets de punch diabolique pénétrait par les interstices et allait, à l'intérieur, prendre la forme des moules. Le décor aidant, l'aspect des trois hommes était fantastique. Les reins ceints d'un tablier de cuir épais, ils portaient des gants d'amiante et des bottes dans lesquelles tirebouchonnaient leurs pantalons. (…). Déjà, la sueur perlait à mes tempes et des gouttes salées me brouillaient la vue, tandis que d'autres se perdaient à la commissure de mes lèvres. Il faut dire que je m'étais approché pour suivre le travail de plus près. Puisque j'étais là, autant me documenter " (Fièvre au Marais, p. 673). Nestor nous rend compte dans les moindres détails de la technique qu'utilisent ces ouvriers, de leur tenue de travail et s'intéresse véritablement à ce qui constitue un des attraits de l'arrondissement, en l'occurrence le métier de fondeur. On retrouve ici le sens littéral de la description " procédurale " définie par J.M Adam comme " la description d'un objet en cours de fabrication ". Même quand il ne s'attarde pas autant à les décrire, il évoque toujours les activités qui l'entourent. Ainsi, enquêtant dans le quartier du Louvre, il passe vers les Halles et s'intéresse " aux allées et venus des détaillants qui se (réapprovisionnent) en marchandant un peu " (p. 430) et "aux travailleurs nocturnes, épaves sociales aux occupations mal définies et boutiquiers mêlés " (p. 434). Toujours dans le même quartier, il évoque " les boîtes à bouquins " et " les marchands de graine (qui encombrent) le trottoir de leurs éventaires colorés et bruyants " (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 494). Dans le XVII° arrondissement, il remarque une " porteuse de pain (qui) part livrer sa marchandise. Un employé de la voirie (qui) s'accoude méditativement sur le manche de son balai traînant dans l'eau du caniveau. Des concierges (qui) filent un coup de fion sur leur territoire " (L'Envahissant cadavre de la Plaine Monceau, p. 881). Burma se mêle à la masse populaire et s'intéresse à elle : il la regarde vivre et travailler, dans ses moindres recoins. Ce qui fait la beauté d'un quartier, ce n'est pas tellement son paysage, mais plutôt ce qui l'anime, à savoir ses habitants et les activités qu'ils y mènent. Ainsi, on remarque que dans des arrondissements riches, comme le XVI° arrondissement, si ce n'est celui de chauffeur, aucun métier n'est évoqué. Burma s'intéresse uniquement à ce qu'il croise dans la rue, c'est donc à la rencontre des petits métiers qu'il va, des métiers du pavé : " receveur du bus " (Micmac moche au Boul'mich, p. 715), " marchande de brioches " (Des Kilomètres de linceuls, p. 554), pas de ceux qui se déroulent dans l'intimité des bureaux. Il nous montre les traditions, parfois cocasses (mais il ne s'en moque pas), des arrondissements, comme lorsqu'il regarde " dans les vitrines du Parisien libéré (…) la bobine de la concierge qui venait de décrocher, en plus d'un balai d'honneur, le titre de bignole la plus aimable de la capitale " (Des Kilomètres de linceuls, p. 547). S'il laisse errer son regard sur les divers petits métiers de la capitale, certains de ces métiers reviennent souvent, parce qu'ils constituent une source d'informations pour le détective. C'est le cas des concierges, des maîtres d'hôtel, ou des garçons de café, qui, par leurs fonctions, sont à même de renseigner le détective qui avoue : " Dans mon métier, on est appelé à avoir souvent recours aux garçons d'hôtels, grooms ou loufiats. Il n'est donc pas mauvais de connaître les directeurs de conscience de ces travailleurs " (La Nuit de Saint-Germain des Prés, p. 775). Il s'agit de métiers où l'on voit passer du monde, mais aussi où l'on surprend, plus ou moins volontairement, des conversations, des allées et venues. Le personnage du concierge revient donc régulièrement dans Les Nouveaux Mystères de Paris, celle de l'immeuble de Ditvrai ou de Baget (Du rébecca rue des Rosiers), celui du Diderot Hôtel (La Nuit de Saint-Germain des Prés), ou de l'Hôtel Jean (Micmac moche au Boul'mich), et est doté, le plus souvent, d'un caractère plutôt sympathique, parce que haut en couleur. Ainsi Germain qui "roupille " au travail et qui " quand on le réveille, (…) n'est pas commode, (il) grogne pendant une semaine et on ne peut plus rien obtenir de lui si on a besoin de quelque chose " (Micmac moche au Boul'mich p. 690), ou encore la concierge de Baget dont Burma nous reconstitue le raisonnement, suite à la découverte du cadavre chez un locataire : " Un monsieur très gentil, pour un peintre, M.Baget (…) C'est bien la première fois que quelqu'un meurt chez M.Baget. Mais aussi, quand on est malade, qu'on n'a pas le cœur bien accroché, on ne participe pas à ce genre de réunion nocturne, n'est ce pas ? " (Du rébecca rue des Rosiers, p. 780-81). Les employés des hôtels jouent le même rôle d'informateur, comme le patron et la bonne de l'Hôtel de l'Assomption qui renseignent Burma sur Yves Bénech (Pas de bavards à la Muette). Une autre figure apparaît souvent dans Les Nouveaux Mystères de Paris, celle de la prostituée. Comme Marion dans Des Kilomètres de Linceuls, ou Margot dans Du rébecca rue des Rosiers, elles jouent parfois le rôle d' intermédiaire, afin de recueillir divers renseignements pour Nestor. Mais même lorsqu'elles n'ont rien à faire dans l'intrigue, elles peuplent le pavé de Paris, et Burma leur prête toujours une attention particulière : " Je commençais à éveiller la curiosité des tapineuses qui se demandaient si j'étais un miché timide, un flic nouvellement nommé ou un hareng à ses débuts " (Des Kilomètres de linceuls, p. 529), détaillant leur comportement : " Silence des filles qui n'ont que le droit de s'offrir, pas de racoler. A peine se permettent-elles un murmure invitatif lorsqu'un passant parvient à leur hauteur. Rue Caumartin, là-bas dans le 9e, elle gonflent gaminement la joue avec la langue. Rue Mogador, elles vous saluent : " Bonjour, monsieur ". Ici, elles murmurent. Les règlements de police leur interdisent même de vous regarder fixement dans les yeux. Les règlements de police et les dérèglements mentaux des vieille biques vertueuses ne sont pas à une conceté près " (Du rébecca rue des Rosiers, p. 792). A les remarquer ainsi régulièrement, il semblerait que Nestor éprouve à leur égard une sorte de tendresse. Car les regarder, c'est les faire exister, elles devant qui chacun (sauf le client) passe en faisant mine de ne pas les voir. Nestor, lui, au contraire, les embrasse du regard. Il faut dire que, parmi tous les métiers de la rue que Burma évoque, c'est celui de prostituée qui se rapproche le plus de sa profession. Comme Nestor, elle est solitaire, attachée presque charnellement au pavé ; elle exerce son métier la nuit, risquant chaque fois sa vie et c'est la ville qui lui procure son travail. Peut-être porte t-elle, comme le détective, un même regard désabusé sur Paris…
B) Une même manière de les découvrir.Lorsque Nestor est amené à enquêter dans tel ou tel arrondissement, c'est le plus souvent à pieds qu'il va l'arpenter. D'abord parce que " les bagnoles, c'est très joli, mais quand on circule dans Paris, pas question qu'elles vous conduisent à l'endroit exact où l'on veut aller. Il faut les parquer parfois à un kilomètre du point où l'on se rend (…) résultat : on s'octroye un peu de chemin à pieds " (Boulevard…Ossements, p. 462). Ensuite, parce que marcher est encore le plus sûr moyen de découvrir Paris, en s'aventurant dans ses coins perdus, et en côtoyant sa population. La marche permet d'autre part à Burma de faire le point, de remettre de l'ordre dans ses idées: " Stoppe Nestor, et marche un peu. Puisque tu prétends que marcher te clarifie les idées, c'est le moment d'appliquer ta méthode " (Du rébecca rue des Rosiers, p. 803). Il prend parfois sa voiture, comme s'il pressentait qu'elle pourrait lui être de quelque utilité, comme c'est le cas dans L'Envahissant cadavre de la plaine Monceau, où Yolande se fait enlever et amener jusqu'à Levallois Perret, trajet qui, sans la Dugat, aurait sûrement été pénible. Cependant, il lui arrive d'emprunter les transports en commun, comme pour se rendre à la Salpêtrière, mais c'est parce que " (sa) bagnole étant à la révision, (il prend) le métro " (Brouillard au pont de Tolbiac, p. 241). Dans Du Rébecca rue des Rosiers, il se rend aussi dans le métro, disant : " Je suis l'ombre du mur et j'atteins la station de métro La Râpée " (p. 876), mais le métro constitue ici plus un refuge pour échapper au danger, qu'un moyen de transport.
Nestor est un piéton endurci que le climat hostile n'arrête pas: " Je rattrapai mon chapeau de justesse et je me dis que je ferais aussi bien de rentrer me coucher. Pour une nuit de janvier, il faisait plutôt doux, mais on était quand même en janvier. Des coups de vent pareils, on les ressentait moins agréablement qu'au cœur de l'été (…) Seulement…j'aimais bien rôdailler un peu dans les rues, les rues chaudes, enfin pas trop froides…pour un mois de janvier. Je serrai les dents sur le tuyau de ma pipe, baissai la tête pour avoir l'air d'un coureur et fonçai vers la rue Jean Lantier, abritée de la brise " (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 423) ; et Yves Bénech croyant le fatiguer en l'entraînant dans des rues grimpantes, trouve fort à faire : " Petit futé, va ! qui voulait me mettre sur les genoux. Parce que la rue de Raynouard, à cet endroit, elle grimpe plutôt. Ca ne me gênait pas, un peu d'exercice, mais je commençais tout de même à en avoir un tantinet marre, de sentir l'autre, à mes côtés, grillant cigarette sur cigarette, essayer de se foutre de moi, sinon s'imaginer y être parvenu " (Pas de bavards à la Muette, p. 135).
Se déplaçant à pieds, Nestor est à même de rencontrer la population de l'arrondissement. Il est d'ailleurs très rare qu'il reçoive ses clients rue des Petits-Champs, à l'agence ; il préfère en général se rendre chez eux, il dit lui-même : " J'aime bien me déranger et surprendre les gens dans leur cadre familier, ça aide parfois " (Les Eaux troubles de Javel, p. 341). " Le cadre familier " des gens pour lesquels il enquête permet en effet au détective de cerner la direction qu'il va donner à l'enquête. Par exemple, après s'être rendu rue de Saïda, le détective n'imagine pas un seul instant Mme Demessy coupable de la disparition de son mari, étant donné qu'il constituait le seul revenu du ménage et que cette disparition la laisse dans un état de précarité extrême, comme Burma a pu le constater lors de sa visite (idem). De même, connaissant bien Lenantais, sa façon de vivre, et le quartier qu'il habitait, Burma semble douter qu'il ait été assassiné pour de l'argent, sachant pertinemment que Lenantais était toujours démuni (Brouillard au pont de Tolbiac). C'est à force de fréquenter un quartier que Burma comprend la façon dont vivent ses habitants et qu'il parvient à cerner les éventuels mobiles qui pourraient motiver chez eux un acte criminel. Marcher pour Burma témoigne d'une volonté certaine d'insertion au cœur d'un milieu différent à chaque fois. Il s'imprègne à chaque enquête de l'atmosphère de l'arrondissement, et souvent dans les mêmes lieux : les cafés.
Si les arrondissements sont différents les uns des autres, un lieu commun les unit : les cafés. Sorte de cailloux du Petit Poucet, ils offrent un repère et un refuge à Burma, où qu'il se trouve. Le détective s'y arrête souvent pour se reposer, passer un coup de fil, attendre quelqu'un, ou pour se mêler à la faune de l'arrondissement. Il aime les cafés et les boissons qu'on y sert : " Six heures venaient de sonner. Dix huit heures, en dialecte d'horloge parlante. Apéro en langage civilisé. Je m'en fus me taper un Cinzano " (Pas de bavards à la Muette, p. 173). L'atmosphère qui y règne est souvent chaude, populeuse, agréable, et constitue un havre de paix pour le détective, comme dans Brouillard au pont de Tolbiac, où, accompagné de Faroux, il quitte froid et brouillard pour " un accueillant bistrot (...). Du comptoir, (leur parviennent) les bruits habituels : brouhaha des conversations, verrerie heurtée et barouf d'un billard électrique malmené par un gars qui ne (joue) pas pour perdre et dont l'éventualité du tilt ne (ralentit) pas la fougue. Un juke-box (est) mis en marche et la voix de Georges Brassens, chantant Gare au Gorille, (domine) le tumulte" (p. 265-66). Le café est aussi, pour Burma, un lieu de rendez-vous, que ce soit avec ses amis, comme lorsqu'il attend Covet au bar aérien du Crépuscule (Des Kilomètres de linceuls), ou Hélène au bar-tabac La Gauloise (Pas de bavards à la Muette), avec des clients comme Esther Lévyberg dans un bistrot place du Caire, ou encore avec des témoins comme les amis de Demessy, " chez Firmin, un bistrot de la place Balard " (Les Eaux troubles de Javel, p. 365). Les cafés permettent aussi à Burma de rejoindre des connaissances qu'il est à peu près sûr de trouver en ces lieux, comme Covet " le journaliste éponge ", qui passe le plus clair de son temps au bar du Crépuscule, ou Pillet, un informateur, qui tous les matins déjeune au Tabac des Porteurs (Des Kilomètres de Linceuls).
Toutes ces différences entre les arrondissements soulignent l'autonomie de chacun. Nestor Burma, lorsqu'il y enquête, ne franchit presque jamais leurs limites administratives, si ce n'est pour retourner à son agence rue des Petits-Champs. S'il parvient à se limiter chaque fois à un arrondissement, c'est que chacun d'eux se suffit à lui-même, en ce qui concerne aussi bien les métiers, que l'approvisionnement ou les loisirs. Le fait que chaque arrondissement soit doté d'une ambiance qui lui est propre, souvent colorée et guillerette, fait partie intégrante de la poésie des Nouveaux Mystères de Paris. Chacun d'eux reste inscrit dans ce qu'était, il y a quelques siècles, la capitale : un ensemble de petits villages, tous autonomes. C'est leur diversité tant au niveau culturel qu'au niveau historique qui permet aux enquêtes de Burma d'être si différentes les unes des autres. En effet, elles entretiennent souvent un lien avec l'arrondissement où elles se déroulent: ainsi Burma découvrira que c'est le vol d'un tableau au Louvre qui constitue l'issue de l'énigme dans le Ier arrondissement (Le Soleil naît derrière le Louvre), ou que l'assassin qu'il recherche en plein fief existentialiste est un écrivain. De même, dans Du Rébecca rue des Rosiers, il démontre que le premier crime est lié à l'Holocauste, c'est-à-dire en relation directe avec l'histoire du peuple juif qui habite l'arrondissement. Ces arrondissements prennent corps dans l'œil de Burma qui leur insuffle ainsi une vitalité pleine de couleurs. Ce même regard, toujours empreint d'un réalisme prenant source dans le souci du détail, nous peint l'architecture des arrondissements parisiens, leur degré de fréquentation, et les petits métiers qui les peuplent, autant d'indices extérieurs de richesse ou de pauvreté. La ville ne revêt pas au niveau social le manteau de l'uniformité, au contraire, chaque limite d'arrondissement, plus qu'une ligne imaginaire, s'apparente à une frontière entre des mondes bien distincts.
Confronté à toutes sortes de gens et de milieux sociaux, le détective ne va pas cependant les aborder de la même manière.
A) Le regard du détective.Il est important, avant d'analyser le regard que Burma porte sur la société parisienne, de savoir à quel milieu social le détective appartient afin de comprendre et de mieux cerner l'idée qu'il se fait des différences sociales.Quelques indications sur la vie du détective se glissent dans Les Nouveaux Mystères de Paris où nous apprenons, entre autres choses que, retrouvé dormant sous le pont Sully, il fut conduit à la Petite Roquette (Les Eaux troubles de Javel), et qu' à " seize ou dix sept ans (il volait) aux étalages pour bouffer " (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 491). Vraisemblablement, avant de s'installer détective privé, Nestor a connu bien des périodes difficiles, " la mistoufle, la vraie, celle où l'on touche vraiment le fond " (Les Eaux troubles de Javel, p. 347), et posséder sa propre agence semble relever d'une réelle ascension sociale. Cependant, il s'agit d'une profession indépendante, et Nestor, manquant parfois de clients, se trouve du même coup sans argent, comme au début de Fièvre au Marais : " En moins de deux retournements de poches, je m'étais convaincu que lorsque j'aurais déjeuné, il me resterait à peine de quoi acheter un paquet de tabac gris. Si le diable ne m'envoyait aujourd'hui même un client plein aux as, je voyais mal comment j'allais me tirer de cette mistoufle. Taper Hélène ou autres auxiliaires de l'Agence Fiat Lux, était exclu. Hélène et tous autres, comme on dit au Palais, je ne le leur devais que trop de fric. Et à propos de Palais, émettre un chèque sans provision, c'était risqué. Il n'y avait donc qu'à attendre le miracle " (p. 630). Il partage donc avec le peuple qu'il croise chaque jour dans la rue les mêmes préoccupations quotidiennes : les soucis d'argent et tout ce qui s'ensuit. Burma n'a pas oublié qu'il a été dans la misère ni les moyens qu'il a dû parfois employer pour subsister ; cela se ressent dans la manière qu'il a de percevoir les clivages sociaux, ainsi que dans ses relations avec autrui.
Burma porte son regard sur les différences sociales. S'il n'est jamais question de politique dans Les Nouveaux Mystères de Paris, alors que les magouilles politiques constituent un thème récurrent du genre, nous apprenons néanmoins que Burma fut, dans sa jeunesse, anarchiste (Brouillard au pont de Tolbiac). A cette volonté première de refaire la société, il semblerait qu'une résignation ait suivi : " la vie est dégueulasse " (1), mais on ne peut rien y faire. Ainsi, Burma constate t-il les problèmes, sans se lancer dans des polémiques politiques ni proposer aucune solution d'ensemble susceptible de les atténuer. Il est sensible à la misère et s'il nous la rend de façon humoristique, c'est plus d'humour tendre dont il s'agit, comme une manière de l'adoucir, de la rendre supportable et acceptable. Tout le tableau de la rue de Saïda est décliné sur ce ton: " Certes, mieux vaut demeurer rue de Saïda, que de ne pas demeurer du tout " ( Les Eaux troubles de Javel, p. 339). Et parfois, tout en évoquant de la pauvreté, il essaie de la faire passer au second plan : " La crise du logement, seule, expliquait qu'une gagneuse de la catégorie de Marion demeurât dans un immeuble aussi vétuste et prolétarien. Enfin, peu importe, je ne venais pas pour le décor. Aucun de ceux qui montaient chez elle n'était attiré par le décor " (Des Kilomètres de linceuls, p. 574). Quand il est amené à se rendre dans des quartiers pauvres, on remarque que c'est souvent pour venir en aide à quelqu'un qu'il connaît : il se rend rue de Saïda suite à l'appel de Mme Demessy, épouse d'une de ses connaissances (Les Eaux troubles de Javel) ; lorsqu'il arpente le XIII° arrondissement, c'est afin de retrouver l'assassin de Lenantais, un ancien compagnon (Brouillard au pont de Tolbiac) ; ou encore, lorsqu'il enquête dans le XIV°, c'est à la demande de Ferrand, ancien compagnon du Stalag XB (Les Rats de Montsouris). Les amis de Burma sont donc, pour la plupart, issus de la classe moyenne, au mieux, des plus défavorisés, au pire. Même s'il lui arrive d'avoir une aventure avec une bourgeoise parisienne, comme avec Geneviève (Le Soleil naît derrière le Louvre), Burma n'entretient avec les personnes aisées que des relations éphémères, jamais gratuites, ne s'inscrivant pour la plupart, que dans le sens détective à client, d'employeur à employé.
S'il est mal à l'aise face à la pauvreté de certains quartiers, le luxe et l'opulence d'autres arrondissements le dégoûtent, et il ne se prive pas de nous en faire part. Il ne s'agit plus d'humour tendre lorsqu'il traverse le XVII° arrondissement, mais d'ironie, d'humour noir : " Tenu en laisse par un larbin désabusé, un chien accomplit sa promenade hygiénique matinale, un de ces obscurs clebs courts sur pattes, longs de poils et moches de bouille comme on n'en rencontre que dans les beaux quartiers, là où on a les moyens, sans doute parce que plus ils sont tartes, plus ils sont chers " (L'Envahissant cadavre de la Plaine Monceau, p. 881-82). On paye pour avoir un chien, on lui donne des soins de luxe, alors qu'à un arrondissement de là, des gens meurent de faim. Il nous parle ainsi du XVI° arrondissement : " Le 16e, je l'avoue, ce n'est pas un arrondissement que je connais bien. Je n'y ai jamais beaucoup traîné mes guêtres. Si j'y ai fait quatre ou cinq excursions au cours de mon existence, c'est le bout du monde. Le 16e est un arrondissement chic et bourgeois qui m'intimidait un peu, vu de loin (…), je craignais d'être plutôt paumé. " (Pas de bavards à la Muette, p. 120). On comprend son appréhension, car on sent le détective mal à l'aise, décalé, pas du tout dans son monde. Ce qu'il semble détester plus que tout, ce n'est pas tellement la richesse, car certains l'ont laborieusement acquise, mais plutôt ceux qui pensent qu'elle leur donne le droit de juger autrui, comme ces habitants du XVII° " qui vous regardent de travers parce que vous faites des dettes, ne votez pas, refusez de porter un jugement sur le comportement de la fille de la concierge, et ne vous découvrez pas au passage des convois funèbres. Eux ne sont pas des anarchistes de cet acabit. Ils se contentent de frauder le fisc, la douane, voler sur le poids des denrées et faucher le fruit des veilles d'un inventeur suicidé. Des citoyens honorables, respectés et considérés. Le monde en est plein. Il en déborde. C'est pourquoi, parfois, ça ne sent pas bon "(2). Il semble que cette citation résume clairement l'ensemble du regard que Burma porte sur la société parisienne : ce qui le révolte, c'est que non seulement ce sont souvent les plus riches qui sont les plus hors la loi, mais qu'en outre leur niveau de richesses leur permet de cracher sur la misère, de la renier. Face à cette injustice, Burma paraît avoir définitivement renoncé à la politique pour apporter une solution, et c'est plus dans son comportement avec les gens qu'il va tenter de rétablir l'ordre auquel il aspire.
B) Une justice à la Burma.Le détective affirme sa volonté de démystification des classes sociales aisées. Burma se doit d'accepter les enquêtes dans les milieux riches de la capitale, car ce sont celles qui lui rapportent le plus d'argent, et comme il dit : " Il me faut accepter mes clients comme ils sont, et avec leur cadre en prime " (L'Envahissant cadavre de la Plaine Monceau, p. 882). Mais résolvant ses enquêtes, il met en valeur la face sale et immorale que ces milieux recèlent. Les crimes et complots les plus sordides des Nouveaux Mystères de Paris prennent place dans ces milieux en apparence lisses et impeccables. Nestor Burma se montre sans pitié vis à vis des criminels qui n'ont pas hésité à accomplir des meurtres ignobles, afin d'accéder à une fortune dont ils n'avaient pas besoin pour vivre. Le plus odieux est sans doute celui perpétré par le docteur Leverrier, qui en empoisonnant sa femme à petit feu, a provoqué du même coup le suicide de son fils, à peine âgé de vingt ans. Quel est le mobile ? Acquérir sa fortune bien entendu (Micmac moche au Boul'mich). Montolieu, riche marchand de vin, rivalise dans ce domaine avec le docteur Levasseur, puisqu'il est coupable du handicap d'une jeune fille, de tentative de meurtre sur sa belle-fille, de vol accompagnés de meurtres, uniquement dans le but de s'enrichir. Lorsque Burma se frotte aux milieux du show-biz, le bilan n'est pas moins sordide, en particulier lorsqu'il découvre que Gil Andréa, vedette adulée par les foules, a tué son père et accessoirement quelques autres personnes, afin de préserver sa brillante carrière (M'as-tu vu en cadavre ?), ou que l'écrivain Germain Saint-Germain tire son talent des secrets que lui confient ceux qu'il a fait boire, et son argent de bijoux volés à l'origine de quelques cadavres parsemés dans La Nuit de Saint-Germain des Prés. Ce sont donc ceux qui ont largement de quoi vivre qui, oublieux de tout principe, n'hésitent pas à tuer des membres de leur propre famille, afin d'agrandir leur fortune. Il n'en va pas ainsi dans les arrondissements pauvres de Paris, où ceux qui engagent Burma sont vraiment des victimes, tels Mme Demessy, Lenantais, ou Jacqueline Cartier.
Si Burma tait la culpabilité de Geneviève après sa mort (Le Soleil naît derrière le Louvre), il se montre peu clément envers ceux qui, dénués de scrupules, ont mis à profit leur pouvoir pour s'enrichir, comme Cabirol : " au demeurant, ce Cabirol était, de son vivant, un fameux dégueulasse : accepter en gage un ours en peluche ! Il ne méritait pas qu'on se montrât plus scrupuleux que lui ! " dit Burma, dérobant son portefeuille au cadavre du prêteur sur gages, dont la mort ne paraît pas tellement l'affecter (Fièvre au Marais, p. 632). Ont abusé de leur pouvoir le commissaire Bernier de 120, rue de la Gare, qui a caché des éléments de l'enquête afin de se couvrir, ou l'avocat Gaudebert des Rats de Montsouris, chef d'une bande de cambrioleurs du XIV° arrondissement. Reste un cas isolé, qui pose un problème de conscience grave à Burma : celui du criminel en puissance qu'est Bromavici, recherché par les Juifs du III° arrondissement, parce qu'ayant joué un rôle notoire dans la déportation des leurs. Burma, après avoir retrouvé le criminel, se retire de l'affaire immédiatement et laisse ceux qui l'ont embauché faire eux-mêmes justice. Face à tous ces criminels, se montrer sans pitié signifie pour Burma les livrer à la police dans un premier temps, ensuite, au moment des explications finales, les remettre à la place qui est la leur. C'est-à-dire que Burma va traiter toutes ces personnes soi disant haut placées et respectables comme elles le méritent: il donne des ordres à Natacha, riche propriétaire d'un magasin de lingerie féminine Boulevard…Ossements (p. 536) (" vous avalerez ma démonstration jusqu'au bout "), parce qu'il serait trop facile, après avoir tué, ne pas supporter de se l'entendre dire. A ses anciens camarades du Foyer Végétalien qui ont réussi à 'grimper les échelons' en volant, et en assassinant celui qui, lorsqu'ils étaient dans la misère, les avait épaulés, à savoir Lenantais, Burma dit : " Le salaud, c'est toi, c'est vous, pour qui Lenantais…(je lui crachai tout ce que j'avais sur le cœur. J'ajoutai: ) …Et moi, je suis peut-être un salaud, depuis le temps que tu me traites de tel, mais je suis venu te donner une petite chance, la dernière " (Brouillard au pont de Tolbiac, p. 331). Deslandes et Baurénot sont le symbole de tout ce que Burma n'est pas : des parvenus par le crime et la malhonnêteté. Enfin, se montrer sans pitié signifie pour Burma soutirer à ces gens de l'argent, en leur faisant croire qu'il gardera le silence, en leur donnant l'impression que lui aussi peut se montrer cupide et sans scrupules, et une fois le bien acquis, les livrer à la police. Il fait ainsi du chantage à Natacha et au docteur Leverrier, pour finalement les faire arrêter. Mais ce n'est pas de l'argent bien mal acquis…
Autant Nestor sait se montrer féroce envers ceux qui le méritent, autant il fait preuve de compassion envers les déshérités. Dans tous Les Nouveaux Mystères de Paris, il semble vouloir, à son échelle, atténuer le malheur de chacun. Se rendant rue de Saïda, il dit y aller " pour un petit boulot dont (il sait) d'avance qu'il ne (lui) rapporterait pas de quoi entretenir une danseuse, en admettant qu'il en reste une de disponible " (Les Eaux troubles de Javel p. 341), mais non seulement il répond à l'appel au secours de Mme Demessy, mais en plus il s'acquittera de sa mission de la même manière que s'il était rémunéré. Lorsque Jacqueline vient le trouver pour qu'il prouve que son fiancé ne s'est pas suicidé, mais a été assassiné, Burma accepte de l'aider sans croire au meurtre, et sans la faire payer car elle n'en n'a pas les moyens (Micmac moche au Boul'mich). Il s'avère fidèle en amitié, puisqu'il met un point d'honneur à découvrir l'assassin de son ami Lenantais, sans qu'à aucun moment il n'ait été embauché pour une enquête (Brouillard au pont de Tolbiac). Un moyen de remettre un peu d'ordre : offrir à chacun la possibilité d'accéder à la vérité et à la justice. A la fin de ses enquêtes, Burma essaie de venir en aide à ceux qui en ont besoin, comme lorsqu'il donne à Mme Demessy la prime qu'il a touchée pour avoir retrouvé le butin du braquage d'une banque. Non seulement elle ne le paie pas, mais en plus c'est lui qui l'indemnise au bout du compte. Et, comme nous l'avons vu, il n'a aucun remords à soutirer de l'argent à des assassins, pour ensuite le donner à la veuve et à l'orphelin. L'exemple le plus touchant réside dans sa demande à Lévyberg de deux millions en gage de son silence, parce qu' " il y a sûrement quelque part, en nourrice, l'orphelin d'une pauvre gourde de putain refroidie " (Des Kilomètres de linceuls, p. 625), en parlant de Marion, une prostituée qui lui avait fourni deux ou trois renseignements. Il s'agit de l'exemple le plus attendrissant, parce que Marion a joué dans l'intrigue un rôle mineur et que le lecteur, sans l'avoir oubliée, l'avait peu considérée. En reparlant d'elle à la fin, et en voulant lui rendre justice, Burma lui accorde une importance qu'elle n'avait peut-être jamais connue de son vivant. Dans Boulevard…Ossements, il s'adapte au 'degré de pourriture' ambiant, demandant à Natacha un diamant pour Hélène, en échange de son silence, et lui explique son raisonnement , toujours très ironiquement : "Ca a débuté par une histoire de chantage et j'ai remarqué chemin faisant, que ça s'attrapait. Alors je suis le mouvement " (p. 535). Enfin, peut-être Burma ressent-il l'impression d'avoir rendu un semblant de justice, lorsqu'il donne à Gigi l'identité du responsable de son infirmité à vie (Casse-pipe à la Nation), et plus encore lorsqu'il dévoile au tout Paris le vrai visage de Gil Andréa, responsable du suicide de la jeune Janine: " Le père Dolmet allait bientôt se lever pour se rendre à son boulot. L'air lui semblerait peut-être plus léger ce matin. " Il y a peut-être une justice. ". Il n'y croyait pas. Y avait-il une justice ? Rien de tout cela ne ressusciterait Janine, la suicidée de dix huit ans " (M'as-tu vu en cadavre ?, p. 1053).
La justice selon Burma essaie d'uniformiser cette population parisienne trop marquée par les clivages sociaux. Le regard que le détective porte sur la société de Paris est quelque peu désabusé, et ne semblant plus croire à des solutions d'ensemble, ni même à une vraie justice, c'est à son échelle que Burma essaie de pallier ces différences. Ce souci fait du détective un personnage on ne peut plus humain, rendu touchant parce qu'il sait se montrer dur et cynique, mais aussi discrètement généreux : rencontrant un clochard rue de Saïda, il lui demande de lui indiquer le logement de Mme Demessy, et ajoute : " Je le savais, mais je cherchais un moyen de lui faire l'aumône sans que nous ayons l'air trop cornichon tous les deux. Et tant pis s'il achetait des gauloises avec le pognon que je lui refilerais. (…) Je ne suis pas de ces types qui refusent quelques ronds à un clochard, sous prétexte que le clochard n'a rien de plus pressé que de les convertir en coup de rouge. Un coup de rouge, c'est parfois plus nécessaire qu'un bout de pain " (Les Eaux troubles de Javel, p. 341). Finalement, le regard de Burma pose une question, la même que celle de l'affiche annonçant le thème d'une conférence de Colomer : " Qui est le coupable : la société ou le bandit ? " (Brouillard au pont de Tolbiac, p. 259).
Il est surprenant, surtout après avoir constaté qu'il cherche à faire table rase des différences sociales, de remarquer parfois chez Burma la présence du racisme, surtout dans le vocabulaire qu'il emploie pour parler de l'étranger. Il ne s'agit pas bien entendu de justifier cette insertion du racisme dans l'œuvre de Malet, mais d'essayer de cerner les raisons de sa présence. Le racisme naît dans le fait que Burma appelle un chat un chat, un Noir " un nègre ", un Arabe " un bougnoule ", car il s'agissait de termes courants dans le vocabulaire de l'époque pour désigner l'étranger. Ainsi, lorsqu'il remonte le boulevard Saint-Michel, il s'aperçoit que " trois nègres, plantés devant le kiosque à journaux narguaient la température comme s'ils en faisaient une question personnelle d'où le conflit des races ne serait pas absent " (Micmac moche au Boul'mich, p.684). Ces Noirs sont qualifiés de " nègres ", ils sont " plantés " comme des arbres, et dans la tournure qu'il applique à sa phrase, Burma rappelle qu'ils ne sont pas d'ici. Et il continue : " Depuis quelques années, ce ne sont pas les fils de Cham qui manquent, au Quartier Latin. Je remontai le Boul'Mich, en croisant un certain nombre. Boul'Mich ? Tu parles ! Bougnoul' Mich', oui ! " (idem). S'il montre une culture certaine en rappelant que le fils de Cham, Chanaan, fut maudit par Noé (" Maudit soit Chanaan ! Il sera à l'égard de ses frères l'esclave des esclaves ") (3), et que les descendants de Chanaan sont les Arabes, il semble surtout se conforter dans des préjugés racistes peu réfléchis (comme le cliché qu'il a de la banlieue). Dans les années 60, en plein conflit algérien, le racisme est un phénomène essentiellement urbain, et Burma n'y échappe pas. Cependant, il se rend compte qu'il va un peu loin, et se rattrape en ajoutant : "Oh ! Oh ! Qu'est ce que tu as Nestor ? Tu es hargneux, on dirait. C'est la neige ? Peut-être. Elle me fait broyer du noir " (idem), ne se privant cependant pas d'un jeu de mots douteux. Plus en avant dans le roman, il s'explique de la manière suivante : " Il y a une paye, j'ai aidé à la diffusion d'un canard qui s'appelait Le Cri des nègres. Mais quand je vois, par exemple, la fresque d'un cabaret antillais ne représenter que des blonds dans la même tenue, ça m'emmerde. Cette peinture, c'est aussi la manifestation d'un certain racisme. La fraternité absolue voudrait que les Blancs et les négresses participent aux ébats. Maintenant, moi, j'ai des idées qui indisposent aussi bien les racistes que les non-racistes " (p. 713). Hélas, en essayant de se défendre, Burma met en avant deux traits se rapprochant de ceux du raciste moyen : prétendre ne pas être raciste, sous prétexte qu'on a des amis arabes ou noirs, ou qu'on a, dans le passé, adhéré à leur cause ; retourner le phénomène en taxant l'étranger de racisme anti-français, ne comprenant pas qu'une culture, exclue du pays où elle vit, ne peut se replier que sur elle-même. Cet argument est le pire, puisqu'il permet de prétendre bêtement : 'puisqu'ils sont racistes, pourquoi ne le serais-je pas, moi qui suis encore chez moi ?'. La vision qu'il a des Juifs est un peu plus nuancée, d'abord parce qu'ils ne constituent pas une immigration nouvelle, mais aussi par la proximité du conflit de 1940-45, encore trop présent. Cependant, il dépeint le quartier de la rue des Rosiers en ces termes : "Ca ne respire pas la misère. Elle existe, certainement, mais ce n'est pas elle qui requiert d'abord l'attention. (…). Ca vient sans doute de ce qu'on appelle ça, improprement à mon avis, le ghetto. Le ghetto ! Un ghetto bien libéral. D'où il est facile de prendre son essor. Symbole ? Du métro Saint-Paul, à côté, on est, en huit stations, aux Champs-Élysées. Beaucoup de juifs ont fait le voyage, qu'on a rarement revus par ici " (p. 823). Le tableau qu'il dresse du quartier juif, ici nettement raccourci, n'emploie aucun terme péjoratif, mais semble vouloir casser l'image sinistre du ghetto, de manière à dire : 'stop, arrêtons de les plaindre, ce n'est pas la misère, et si ça l'est, nous leur avons offert les moyens de la quitter'.
Malet est bien entendu pour beaucoup dans ces touches, certes rares mais présentes, de racisme, car c'est la volonté de l'auteur qui confronte Burma à des lieux communs relevant de la xénophobie. Ainsi, les noms des noirs sont le plus souvent fantaisistes: " Toussaint Lanouvelle " (Micmac moche au Boul'Mich), " Charlie Mac Gee " (Fièvre au Marais) et les confortent dans ce cliché raciste que les gens se font d'eux, à savoir que chaque Noir porte un nom exotique, dont la prononciation même se rapproche de la diction qu'ont les Noirs de la langue française. Il en va de même en ce qui concerne les métiers des Juifs, qui sont casquettiers (Du Rébecca rue des Rosiers), bijoutiers (Pas de bavards à la Muette ; Boulevard…Ossements ), ou en rapport avec le textile (Des Kilomètres de Linceuls). Malet ne s'éloigne pas des préjugés primaires les concernant. Quant aux Arabes, ils sont ouvriers (Les Eaux troubles de Javel). La caricature physique apparaît aussi. Ainsi, retrouvant, après plusieurs années Esther Lévyberg, Burma constate que " comme beaucoup de filles de sa race, elle s'(empâte) aux hanches et le soutien-gorge ne (doit) pas être fainéant ", déterminant ainsi une loi qui serait propre à une race (Des Kilomètres de Linceuls, p. 536). Malet, à la question : " N'y a t-il pas un certain relent de racisme dans les polars de Burma ?", répond ainsi : " Je suis un français moyen et je suis un petit peu raciste, un peu xénophobe. (…). Je suis raciste dans la mesure où moi, j'ai rien contre les Noirs, mais enfin pour donner une image, un Noir dans la rue ça fait pittoresque, deux, ça fait de la musique, et trois, ça pose un problème " (4);, se trouvant là bien proche de la pensée et de l'ironie dont Burma fait preuve dans Micmac moche au Boul'mich. Il ressemble à Burma aussi dans la mesure où il n'est pas capable de nommer la peur qu'il a de l'étranger, sans doute parce que l'étranger ne constitue qu'un bouc émissaire véhiculant une angoisse plus profonde : 'le monde change, je ne peux rien y faire, à qui la faute ?'. Cependant, il faut constater que s'ils sont parfois montrés du doigt, les étrangers ne revêtent pas chez Malet un rôle perpétuel de méchant, bien au contraire, ils sont le plus souvent des victimes (Toussaint Lanouvelle, Charlie Mac Gee et Esther Lévyberg sont tous trois assassinés). Seuls les gitans de Brouillard au pont de Tolbiac se montrent responsables d'un crime ignoble en tuant la femme que Burma aimait.
Enfin, dans une moindre mesure, l'étranger pour Nestor Burma, c'est aussi celui qui n'habite pas Paris, le provincial, le touriste. Encore une fois c'est dans le choix des mots que l'on ressent ce 'chauvinisme' parisien, il parle de " l'Arc de triomphe (qui) se hérissait de touristes " (Corrida aux Champs-Élysées, p. 3) ou " des touristes qui sortent du Louvre, les yeux perdus d'admiration " (Le Soleil naît derrière le Louvre, p. 425). Dans le tableau qu'il brosse des divers arrondissements de Paris, Burma montre aussi qu'on peut être " étranger à un arrondissement " (Fièvre au Marais, p. 673), tellement chacun d'eux constitue un monde à part.
Il semblerait que face à un monde empli d'injustices et de différences, Burma devienne aigri et investisse son mécontentement dans la figure de l'étranger, comme pour trouver une raison au mal être de la société dans laquelle il évolue. A son échelle, dans son métier, il tente de rétablir un équilibre qu'il souhaiterait voir instauré à la société dans son ensemble, et se montre humain et sensible envers les désemparés. Cependant, en dehors de cette solution, il ne semble plus croire à une possible restauration d'un ordre social plus juste, et il promène sur la population parisienne un regard quelque peu désabusé. Sans doute se sent-il incapable de résister à ce changement de mœurs, et s'il est désabusé, sans doute est-ce en regard d'un passé qu'il a connu et qu'il regrette. Les sentiments de Burma pour le monde et la société dans lesquels il vit se ressentent dans la réflexion qu'il fait à Odette Larchaud, jeune fille coupable de meurtre : " C'est peut-être votre mère la coupable. Elle est tête folle et ne s'est jamais occupée sérieusement de vous. Vous appartenez à une génération, je ne dirai pas maudite, mais presque. Les enfants de cette cochonnerie sanglante appelée guerre ; les enfants de la débâcle, de toutes les débâcles ; les enfants de l'Occupation, et des occupations délictueuses ; les enfants de la Libération, et la libération de la connerie " (Fièvre au Marais, p. 730). Le monde change, et la génération qui suit la sienne, Burma ne s'y reconnaît pas…et c'est sans doute pour cette raison que durant tous Les Nouveaux Mystères de Paris, il appelle le passé à la rescousse.